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7 septembre 2006

   

Université Laval

Des forêts sans bûcherons?

Faute de main-d’œuvre, les scies mécaniques se tairont peut-être dans les forêts du nord du Maine

par Jean Hamann

Le bûcheron du nord du Maine, cet être à l’identité culturelle double qui hante les forêts de ce coin de pays depuis plus de 150 ans, disparaîtra-t-il bientôt de son habitat naturel? C’est la question qui se pose au terme d’une étude transculturelle qu’Andrew Egan a réalisée auprès de ces travailleurs forestiers. Le professeur du Département des sciences du bois et de la forêt et son collègue Deryth Taggart, de l’Université du Maine, présentaient récemment, dans le Northern Journal of Applied Forestry, les résultats d’une enquête transculturelle qu’ils ont menée auprès de 626 travailleurs - 442 Américains et 184 Québécois –, et dont les conclusions laissent planer des doutes sur la disponibilité future de cette main-d’oeuvre.
        
Ces travailleurs forment une étrange communauté: ils sont unis par leur lieu de travail, mais séparés par la langue, la culture et la nationalité, soulignent les auteurs de l’étude. Il y a maintenant plus d’un siècle et demi que des travailleurs vivant dans des localités frontalières de l’Est du Québec vont gagner leur pain dans des régions nordiques du Maine où la main-d’oeuvre locale est rare. Encore aujourd’hui, le quart des quelque 3 000 travailleurs forestiers que compte l’État du Maine sont des Canadiens détenteurs d’un permis de travail américain.
        
Bien des choses divisent les deux groupes, ont découvert les chercheurs. Les travailleurs québécois sont plus âgés (49 ans contre 44) et ils ont une plus faible scolarité (9 ans) que leurs collègues américains (12 ans). Du fait, ils sont plus résignés face à leur travail, conscients de la difficulté qu’ils auraient à trouver un autre emploi. Par contre, environ 75 % d’entre eux estiment que leur métier jouit de l’estime de la population contre 42 % du côté de leurs confrères américains. Malgré cela, seulement 36 % des répondants québécois croient qu’ils occuperont encore ce métier dans cinq ans, contre 50 % des répondants américains. Dans un cas comme dans l’autre, cette saignée risque de poser des problèmes de disponibilité de main-d’oeuvre aux entreprises. Et ce n’est pas tout. Des deux côtés de la frontière, seulement 10 % des répondants encourageraient leurs enfants à devenir travailleurs forestiers, même si plus de 50 % d’entre eux appartiennent à des familles qui oeuvrent en forêt depuis deux générations ou plus et qu’environ 70 % ont des proches parents qui occupent un emploi dans le secteur.
        
Le Maine vient au premier rang des États américains au chapitre du pourcentage du territoire couvert par la forêt et de la place qu’occupe la forêt dans l’activité économique. Toutefois, la population du nord du Maine est en déclin et les travailleurs locaux ont une scolarité leur permettant de trouver de meilleurs emplois. Pour leur part, les travailleurs québécois sont peu satisfaits des conditions de travail, tant du point de vue du salaire que des conditions d’hébergement. La mécanisation des opérations va peut-être compenser la perte de main-d’oeuvre, mais les coûts rattachés à cette option en limitent la portée. Tout le secteur forestier de cette région risque de subir l’impact de cette pénurie de main-d’oeuvre anticipée, prédisent les auteurs de l’étude.