Au fil des événements
 

7 septembre 2006

   

Université Laval

Métissages

Quand l’art et la science se rencontrent

par Pascale Guéricolas

De sa formation première de géologue et de géomorphologue, l’artiste Danielle Chapleau a conservé un intérêt marqué pour les beautés de la nature. La lave volcanique, les couches colorées de terre que laissent entrevoir certaines falaises, les vagues que forme le sable dans le désert, les colonnes de pierre qui s’élancent dans le ciel, autant d’éléments qui l’inspirent désormais lorsqu’elle jette pigments et matières sur ses grandes toiles colorées.
        
Venue à l’art au début des années 2000 à la suite de sérieux ennuis de santé, cette finissante à la maîtrise en arts visuels a trouvé dans le langage artistique un nouveau moyen d’expression s’abreuvant aux sources premières de l’humanité. Un récent séjour de trois mois au Mexique lui a d’ailleurs fait toucher du doigt la réalité de certains thèmes universels, transcendant les cultures et les époques. «Nos racines, comme habitants des Amériques, se trouvent aussi dans ce pays et pas seulement en Europe d’où viennent les ancêtres des Québécois de souche, raconte-t-elle. Il faut s’approprier notre espace, l’ensemble de l’Amérique du Nord.» Avec surprise, l’artiste a découvert en contemplant des œuvres mexicaines que les corps sans tête qui naissaient sous ses doigts il y a quelques années partageaient plusieurs points communs avec l’art primitif, notamment les représentations d’une déesse démembrée qui se retrouve dans plusieurs cercles de monuments. Au court de ce même stage au Centre national des arts de Mexico, elle a également effectué une découverte qui a donné un nouveau souffle à sa création et à l’exposition qu’elle présente actuellement.


        «On l’oublie souvent, mais nous flottons finalement sur du magma en fusion. Pour moi, certains tableaux correspondent donc à la lithosphère.»


«En me promenant dans un champ non loin du fameux site aztèque de Toetihuacàn, au Nord de Mexico, j’ai d’abord trouvé une pointe taillée dans une roche noire très dure, qui brillait au soleil. Puis, un peu plus loin une petite tête sculptée intacte en argile, grosse comme le poing». La main posée sur cette sculpture vieille de peut-être 3 000 ans, Danielle Chapleau a vécu une émotion artistique extraordinaire. Au fil des jours, elle s’est mise à se demander ce qu’il pourrait bien rester de notre civilisation actuelle dans de nombreux siècles, à part peut-être quelques sacs de plastique non dégradables, puisque les tours du Worl Trade Center se sont écrasées si facilement. Toutes ces réflexions l’ont conduite à plonger littéralement dans la matière en façonnant à son tour de ses mains des têtes la ramenant aux émotions primaires.

Quelques mois et un stage en céramique avec la sculpteure mexicaine Maribel Portela plus tard, voilà Danielle Chapleau mère de plus de 180 têtes en argile. Des têtes dont les expressions reflètent des sentiments forts comme l’agressivité, la douleur, la tristesse, la résignation, l’abattement. Dans l’exposition, tous ces visages se retrouvent plantés au bout de piques en métal ou de poutres en bois, groupés dans des ensembles que l’artiste qualifie de céphalopodes. Au pied de cet ensemble, de grands tableaux colorés dont les empiècements de terre, d’argile, de rouille, les traces de pigments naturels ou d’oxyde de cuivre évoquent la croûte terrestre. «On l’oublie souvent, mais nous flottons finalement sur du magma en fusion, rappelle cette géographe de formation. Pour moi, les tableaux correspondent donc à la lithosphère.»
        
En plus des sculptures et des toiles, l’exposition présente aussi une vidéo donnant la vedette aux têtes filmées en gros plan sur une musique originale de Philippe Brière, un compositeur de Québec. Les ombres projetées des œuvres en trois dimensions peuplent aussi les murs de la galerie comme autant de traces spirituelles des corps grignotés par le passage du temps. «C’est le troisième élément de l’exposition, précise l’artiste, la noosphère, l’espace des idées, des mots. Cela semble impossible que tout disparaisse, au fond, on ne sait pas ce qu’il advient de l’esprit.» L’exposition de Danielle Chapleau, bien sûr, ne répond pas à cette question existentielle. Elle nous pousse, par contre, à nous interroger: que restera-t-il de nous ?

L’exposition «Que restera-t-il de nous» est présentée du 8 au 17 septembre,  du mardi au dimanche, de  12 h à 17 h, à la Galerie des arts visuel de l’Édifice La Fabrique 255, boulevard Charest Est.