Au fil des événements
 

11 mai 2006

   

Université Laval

Le grand écart

La discrimination en emploi existe encore au Québec

par Renée Larochelle

Pour savoir ce que pense votre entourage de la discrimination en emploi, faites une expérience toute simple: demandez aux personnes si le problème existe et écoutez bien leur réponse. Dans la majorité des cas, il est fort probable que les participants à votre petite enquête répondront par la négative. "Les gens en ont assez d'entendre parler de discrimination et s'imaginent à tort que la question est réglée. Pourtant, la situation vécue par les groupes discriminés dans les milieux de travail laisse encore place à de grandes améliorations", estime Esther Déom, professeure au Département des relations industrielles et coordonnatrice du 61e Congrès en relations industrielles dont le thème était "La discrimination en emploi: quels moyens faut-il prendre?"

Si l'entrée en vigueur au Québec en 1997 de la Loi sur l'équité salariale a marqué une étape importante dans la lutte contre la discrimination salariale faite aux travailleuses, l'application du principe "À travail équivalent, salaire égal" est encore loin d'être réalisée, ont affirmé de façon presque unanime les participants à ce congrès annuel qui a eu lieu récemment à Québec. Lise Simard, conseillère en équité salariale au Syndicat canadien de la fonction publique, a ainsi expliqué que les premières années de la mise en uvre de la loi n'avaient pas été faciles, la loi ayant suscité beaucoup de réserve et d'incrédulité chez les employeurs, sans parler des discussions enflammées au sein des organisations syndicales.

"Ce droit nouveau heurtait de plein fouet les traditions et les pratiques syndicales, en ce qui a trait à la détermination et la condition de la rémunération, a précisé Lise Simard. Du fait qu'il s'agissait d'une loi, il a été difficile pour les employeurs de s'afficher ouvertement contre l'équité salariale. Mais les employeurs avaient aussi l'obligation de maintenir l'équité salariale prévue dans la Loi. Alors là, on a eu droit à du négativisme. Certains employeurs voyaient la réalisation de l'équité salariale comme une mauvaise période à passer et ensuite, qu'on n'en parlerait plus!"

Le salaire de la différence
Que ce soit dans les secteurs public et parapublic ou dans le privé, les femmes continuent d'afficher un salaire moins élevé que les hommes, a révélé Lucie-France Dagenais, chercheuse à la Commission des droits de la personne. Par exemple, dans le secteur public, catégorie personnel de bureau, où les femmes prédominent, le salaire moyen des femmes s'élève à 22 835 $, tandis que celui des hommes se situe à 23 937 $. Au parapublic, les travailleuses en garderie gagnent moins que les techniciens qui s'occupent de machineries coûteuses. Dans le domaine de l'enseignement, autre secteur à prédominance féminine, le salaire moyen des hommes reste un peu plus élevé. Dans l'ensemble du marché du travail, l'écart entre le revenu moyen des hommes et des femmes est de 26 % en défaveur des femmes.

La situation des immigrants n'est guère plus reluisante. Dans le secteur manufacturier, leur salaire serait ainsi de 11 000 $ inférieur à celui des Québécois de souche. Même discrimination du côté des immigrants possédant un diplôme universitaire. Selon un portrait statistique de la population d'origine africaine développé par le ministère de l'Immigration et des Communauté culturelles, les Africains détiendraient le triste record des universitaires qualifiés sans emploi au Québec. En 2001, sur les 48 720 personnes d'origine africaine vivant au Québec, 24 % avaient au moins un diplôme universitaire, pour 14 % des Québécois. Le taux de chômage des Africains s'établissait à 21 % comparativement à 8% pour l'ensemble de la population québécoise. Quant à leur revenu moyen, il était de 18 500 $ comparativement à 27 000 $ chez les Québécois.

Où s'arrêtera la discrimination? Selon une étude du Conseil du statut de la femme publiée en 2005, les femmes des minorités visibles immigrées travaillant dans l'industrie manufacturière gagnaient en moyenne 12 % de moins que le revenu total moyen des femmes immigrées et presque 20 % de moins du revenu des Québécoises oeuvrant dans ce même secteur.

"Malgré le corpus juridique impressionnant développé au Québec et plusieurs avancées en matière de lutte aux multiples expressions de la discrimination, l'accès à l'égalité reste un objectif à atteindre dans notre société, constate Louise Chabot, vice-présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). L'atteinte de l'égalité nécessite une direction politique et une mobilisation sociale constante afin de traduire ce principe non seulement dans des règles juridiques mais aussi dans des politiques spécifiques. Car comme on peut le voir, les acquis juridiques ne se traduisent pas toujours par les changements escomptés."