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11 mai 2006

   

Université Laval

Cachez ce kirpan

Le multiculturalisme à la canadienne ouvre-t-il la porte à l'intégrisme religieux?

par Pascale Guéricolas

Port du kirpan à l'école, aménagement de lieux de prière dans les établissements d'enseignement, voilà des causes portées devant les tribunaux qui donnent à penser qu'il existe peut-être des liens potentiels entre multiculturalisme et intégrisme religieux. Ce sujet délicat a été abordé avec circonspection par les participants au dernier débat Participe présent au Musée de la civilisation. La plupart des invités à ce débat sur le multiculturalisme considèrent que l'ouverture à des pratiques religieuses coule de source dans un pays comme le Canada qui accueille des milliers d'immigrants des quatre coins du monde chaque année. Le quatrième participant, un étudiant à la maîtrise en sociologie, nourrit par contre certaines craintes envers cette trop grande acceptation des valeurs des autres, car elle pourrait nuire à l'identité du peuple québécois. Malheureusement, ses exemples souvent outranciers, notamment celui sur la possibilité éventuelle de pratiquer l'excision à l'hôpital, ont rarement permis à la discussion de prendre son envol.

À en croire Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l'Université Laval, et Daniel Marc Weinstock, professeur de philosophie à l'Université de Montréal, les Canadiens n'ont pas à redouter l'invasion de droits religieux ou relatifs à la liberté individuelle. "Il ne s'agit pas d'une situation de relativisme moral où nous accepterions de changer nos lois au nom du respect de certaines valeurs religieuses", affirme Jocelyn Maclure. Une opinion partagée par son collègue philosophe qui considère d'ailleurs que le Canada pratique un multiculturalisme plutôt léger qui touche surtout des éléments assez folkloriques de l'identité des immigrants. Fils d'émigrés juifs d'Europe de l'Est ayant longtemps fréquenté les écoles catholiques québécoises, Daniel Marc Weinstock se réjouit des pas de géants accomplis ici en matière de tolérance religieuse. "Les étrangers regardent le Canada comme un modèle de réussite, car les tensions sont à couper au couteau dans certains quartiers en France ou ailleurs en Europe", dit-il.

La foi et les soucoupes volantes
Pourtant, les effets du multiculturalisme à la canadienne sur la société dans un proche avenir inquiètent quelque peu l'avocat Jean-Claude Hébert. Il considère que les énoncés remplis de vertu et de générosité demeurent trop vagues. "Pourquoi n'existe-t-il pas un seul jugement de la Cour donnant des définitions ou des lignes directrices depuis la mise en place de la Charte des droits et libertés il y a 25 ans? Les juges attendaient les problèmes, ils arrivent." À l'entendre, cette cour a, par exemple, balayé du revers de la main les craintes face aux éventuels problèmes de sécurité concernant le port du kirpan. Par ailleurs, la notion d'accommodement raisonnable, souvent invoquée par les groupes religieux s'adressant aux tribunaux, reste trop floue. "Que va-t-il se passer lorsque des adeptes de Raël vont réclamer cet accommodement pour pratiquer leur foi dans les soucoupes volantes dans une institution?", lance-t-il.

Le "sociologue en devenir" Mathieu Bock-Côté, ancien collaborateur de Bernard Landry, est lui aussi circonspect devant la politique d'accommodement qui accompagne le multiculturalisme. Selon cet étudiant à la maîtrise, à trop respecter les identités multiples des autres, la société en vient à oublier les valeurs du tronçon majoritaire. "Un directeur d'école a déjà interdit les chants de Noël catholiques pour ne pas heurter la sensibilité des enfants des autres religions, et l'arbre de Noël est devenu un arbre des festivités à Montréal", rappelle-t-il. À ses yeux, les jugements des tribunaux en faveur du multiculturalisme creusent l'écart grandissant entre des élites converties au cosmopolitisme et une majorité silencieuse qui ne peut s'exprimer publiquement sans se faire taxer de raciste ou de xénophobe.

Convaincu pour sa part des vertus du multiculturalisme, le philosophe Daniel Marc Weinstock constate que les craintes exprimées par de nombreux citoyens au lendemain du jugement de la Cour suprême sur le port du kirpan proviennent surtout du Québec. "En Ontario, beaucoup d'enfants sikhs portent sans doute ce poignard scellé sous leurs vêtements sans que cela n'inquiète personne", remarque-t-il. Par ailleurs, il constate qu'on a trop souvent tendance, dans le discours nationaliste, à considérer tous les immigrants comme des réfugiés alors que, en grande majorité, il s'agit de travailleurs choisis. En quoi cette sélection garantit leur degré de foi religieuse?, rétorque de son côté Jean-Claude Hébert qui souligne d'ailleurs que les églises ont souvent tendance à réclamer toujours plus de liberté par rapport à l'État, tout en limitant les marges de manoeuvre de leurs adeptes, en particulier les femmes.