Au fil des événements
 

11 mai 2006

   

Université Laval

Courrier

Pas de centre de formation sans information

Le projet d'épicerie-école Sobeys sur le campus de l'Université Laval a suscité de vives réactions, tant de ses partisans que de ses détracteurs. Voici un bref portrait: un supermarché d'apparence ordinaire sur un site qui ne l'est pas, dissimulant un laboratoire grandeur nature où étudiants et chercheurs se rencontrent pour étudier les comportements de consommateurs en quête de produits alimentaires. Les membres de la Confédération des associations d'étudiants et d'étudiantes de l'Université Laval (CADEUL) ont décidé de s'opposer au projet dans sa forme actuelle, et ce, pour plusieurs raisons: des informations précises et un débat manquent, l'indépendance de l'Université semble incertaine et la préservation de son image est trop précaire.
Nous déplorons le peu d'informations transmises à la communauté universitaire. Les administrateurs de l'Université Laval eux-mêmes ont jugé qu'un document explicatif de quelques pages ne saurait cautionner le principe d'un projet d'une telle ampleur. Ce flou, qui ne sert personne, ne fait qu'attiser la méfiance que tous ont envers lui. De plus, ce flou empêche la présence d'un débat réellement fécond.

Nous croyons que l'Université Laval doit demeurer extrêmement vigilante devant les différentes formes de partenariat avec le privé. Ces partenariats ne sont pas nouveaux et ont maintes fois contribué, par le passé, à soutenir l'effort de recherche d'une Université Laval sous-financée. Les promoteurs du projet font valoir le caractère novateur de ce magasin-école et, en effet, ce serait bel et bien la première fois qu'une entreprise privée ­ un magasin! ­ élirait domicile sur les terrains bien situés d'une université en échange de subventions à la recherche. Est-ce le message que l'Université Laval veut véhiculer, celui d'une université pliant devant les conditions exigées par quelque diktat de l'industrie? Une université qui, pour quelques deniers, se prête au jeu du marché en permettant à une organisation désireuse de rentabilité d'utiliser un site stratégique? En fait, l'Université ne devrait en aucun cas avoir à "négocier" avec une entreprise privée sur des sujets touchant ses domaines de compétence, soit l'enseignement et la recherche.

Nous avons à cur l'Université Laval, sa mission et ses valeurs, c'est pourquoi nous nous inquiétons de ses dérives. Il en va de sa crédibilité et de son image, autant vis-à-vis de ses étudiantes et étudiants que de ses professeurs et professeures, du public et des autres établissements de recherche. Si l'administration universitaire souhaite réellement modifier la mission première de l'Université, elle doit en débattre avec tous les acteurs de la communauté universitaire.

Nous attendons un processus plus transparent où les informations sont accessibles. Nous attendons que l'indépendance de l'Université Laval et le respect de ses compétences soient garantis. Nous attendons la preuve que la construction d'un supermarché-école sur notre campus, où représentants de Sobeys et chercheurs se côtoieraient, contribue à "l'avancement et au "partage" de connaissances". En attendant tout ceci, ce projet est inacceptable.

NICOLAS FONTAINE
Président de la CADEUL


Pourquoi les fumeurs n'ont pas le droit de fumer en public?

Pendant le débat suscité par l'élaboration et la mise en application de la loi no 112 pour éliminer la fumée de tabac des bars et restaurants, les aspects reliés à l'éthique et aux libertés individuelles ont été fortement médiatisés. Financés par les manufacturiers canadiens du tabac, des organismes ont protesté contre une loi qui leur semble brimer la liberté des fumeurs. Le premier à monter aux barricades a été le regroupement d'abonnés au site internet Monchoix (www.monchoix.ca). Ce groupe présente la loi 112 comme une nouvelle persécution des fumeurs rappelant l'Inquisition. Le gouvernement y est caricaturé comme une dictature souhaitant réglementer tous les secteurs de la vie privée des citoyens. La nouvelle loi ne constituerait que l'avant-garde d'un ensemble de réglementations tyranniques visant à définir ce qui est acceptable et ce qui ne l'est plus. Du débat fort médiatisé, tout l'aspect toxicologique de l'exposition passive à la fumée de tabac est passé sous silence, les média considérant peut-être qu'il ne reste rien de neuf à apprendre au sujet de la nocivité de la fumée de tabac. Les manufacturiers de cigarettes poussent une argumentation qui fait table rase de toutes les connaissances disponibles sur la toxicologie de la fumée de tabac. Les mêmes propos ignorants sont colportés par le site Monchoix.ca. Cette manipulation par les manufacturiers n'est pas unique au Québec puisqu'on la met en oeuvre dans tout pays souhaitant se doter d'une loi similaire à la loi 112.

On associe le tabagisme à de nombreuses maladies dont les cancers, les maladies pulmonaires obstructives chroniques et les maladies cardiovasculaires. Ici, je m'en tiendrai aux cancers. Mes arguments fondés sur la toxicologie permettront de mieux comprendre la justification de cette loi visant à prévenir les maladies provoquées par la fréquentation des bars et des restaurants enfumés. Les principes discutés ici ne s'appliquent pas nécessairement aux autres maladies associées au tabagisme.

Les gens qui fréquentent les bars et restaurants enfumés respirent ce qu'on appelle la fumée secondaire de tabac. Cette fumée se dégage de la cigarette entre les bouffées inspirées par les fumeurs. Au plan de sa composition chimique, elle ressemble à la fumée principale aspirée par les fumeurs; les deux types de fumée, contiennent donc les mêmes agents causant le cancer. Une vingtaine de ces substances peuvent déclencher des cancers du poumon. Pour les scientifiques qui font de la recherche sur le cancer, il n'est pas surprenant que l'exposition à la fumée de tabac dans les bars et restaurants, provoque le cancer pulmonaire chez les non-fumeurs. Or, la nocivité de la fumée secondaire a longtemps été niée publiquement par les manufacturiers de cigarettes. Ces derniers se sont également acharnés à masquer la fumée secondaire en diminuant sa perception visuelle et olfactive.

En cancérologie, il n'y a pas d'exposition trop petite pour ne pas avoir d'effet sur l'induction et la croissance des cancers : c'est ce qu'on appelle l'effet seuil. Une seule molécule d'un cancérogène du tabac peut causer un dommage, une lésion à l'ADN (matériel des gènes). Ainsi, la vaste majorité des cancers qui tuent les fumeurs résultent de dommages à l'ADN causés par des cancérogènes présents dans la fumée de tabac. Cette conclusion s'applique tout autant aux Québécois qui fréquentent les bars et restaurants enfumés. Dans certaines circonstances, ces dommages des gènes sont permanents et dureront pendant toute la vie des exposés. Sur plusieurs décennies de recherche, on a aussi établi que plusieurs lésions à l'ADN sont requises avant que la cellule ne devienne cancéreuse. Ces connaissances montrent bien qu'il est irrationnel de minimiser, comme l'ont fait les manufacturiers de cigarettes, l'effet des expositions aux cancérogènes du tabac ou de la présenter comme insignifiante en regard des autres cancérogènes de l'environnement, comme les gaz d'échappement des automobiles, par exemple.

Les connaissances acquises aident à comprendre comment la fumée de cigarette induit des cancers chez les non-fumeurs exposés à la fumée des autres. L'absence d'effet seuil explique pourquoi fumer quelques cigarettes n'est pas sans risque. Le risque grandit avec les nombres de cigarettes et d'années de consommation de cigarettes. Au fil des ans, les lésions à l'ADN, qu'elles soient provoquées par la fumée de cigarette ou d'autres cancérogènes, s'accumulent pour atteindre le nombre critique capable d'induire la croissance d'un cancer. La fumée des bars et restaurants endommage l'ADN de leur clientèle et de leurs salariés. Considérant les similarités des fumées primaires et secondaires, fréquenter des bars et des restaurants où on fume équivaut à fumer des cigarettes. Sortir des ces endroits est beaucoup plus que d'avoir les yeux irrités et des vêtements nauséabonds.

Les arguties des manufacturiers de cigarettes et du site internet Monchoix.ca ne tiennent pas la route. En toxicologie humaine, on n'accepte l'exposition à un agent toxique qu'à la condition que ses effets, apportent un bénéfice significatif qui excède sa toxicité. Par exemple, on traite certains cancers avec des médicaments très toxiques parce qu'ils ont la propriété de sauver ou prolonger la vie des malades. À l'inverse, l'aspirine, administrée en cas de maux de tête, est très peu toxique. La fumée de tabac est un mélange de substances très toxiques sans aucun bénéfice connu malgré des efforts intenses de recherche par les manufacturiers de cigarettes pour en trouver. C'est ainsi que la communauté scientifique a cru pendant longtemps que le tabagisme retardait l'apparition et le développement de la maladie d'Alzheimer. La fausseté de cette croyance a été récemment établie par des collègues de la Faculté de pharmacie de l'Université Laval. Donc, le tabagisme n'a pas le moindre effet bénéfique. En vertu du principe qu'on a énoncé plus haut, la fumée de tabac ne devrait donc comporter aucune toxicité et son risque de provoquer le cancer devrait être nul. Très étrangement, la fumée de tabac, y compris celle qu'on trouve dans les bars et restaurants est un mélange des substances des plus toxiques. La seule présence des cigarettes sur le marché contredit les principes de la toxicologie humaine et viole l'esprit et la lettre de la réglementation des substances toxiques dans notre pays.

Selon le principe de proportionnalité de l'exposition aux cancérogènes aux risques de cancer, l'introduction d'un système de ventilation dans les bars et les restaurants devrait diminuer l'exposition à la fumée des autres et réduire les risques qui y sont associés. Malheureusement, l'installation de tels systèmes, tout comme les aires réservées aux fumeurs se sont avérées insuffisantes pour protéger les gens. Des scientifiques américains ont démontré, sans l'ombre d'un doute, que ces mesures ne protégeaient pas les travailleurs et les non-fumeurs clients de ces commerces. Pour contrer ces constatations, les manufacturiers de cigarettes se sont improvisés experts en ventilation avec nul autre objectif d'alimenter une controverse sur l'efficacité des systèmes de ventilation. À ce sujet, les représentations que le site Monchoix.ca suggère à ses membres d'acheminer aux députés et ministres de l'Assemblée Nationale sont totalement erronées.

Pour conclure, le gouvernement du Québec, en mettant en uvre la loi 112, tient un juste compte des principes de la toxicologie humaine et met en vigueur des mesures capables d'assurer la protection de la santé publique. Le site Monchoix.ca caricature les fumeurs comme des victimes de cette nouvelle loi. En réalité, la loi vise plutôt à protéger les non-fumeurs qui, eux, sont les vraies victimes de l'air ambiant contaminé par les fumeurs.

ANDRÉ CASTONGUAY
Ph. D, professeur titulaire à la
Faculté de Pharmacie