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11 mai 2006

   

Université Laval

Sujet, verbe, complément

Du littéraire au cinématographique, le pas est parfois difficile à franchir

par Renée Larochelle

"Le livre est bien meilleur que le film!" Voilà le genre de commentaire qu'on entend souvent à la sortie du cinéma. En effet, on peut avoir aimé un roman et être déçu par l'adaptation cinématographique qui en a résulté. Comme le dit Esther Pelletier, professeure de cinéma au Département des littératures, il y a des choses que la littérature réussit mieux que le cinéma, l'inverse étant également vrai. "Le littéraire exprime davantage d'abstractions que le cinéma et le défi du scénariste consiste à montrer à l'écran ces mêmes abstractions", a souligné Esther Pelletier, qui a donné une conférence sur le thème "Du livre à l'écran, les dessous de l'adaptation cinématographique", le 27 avril, à la Bibliothèque.

Des exemples d'adaptations réussies? Pensons au film d'Anthony Minghella, Le Patient anglais, gagnant de neuf oscars en 1997, d'après le roman de Michaël Ondaatje, lui-même gagnant du Booker Prize, en 1992, pour cette histoire d'amour qui se déroule en 1945. Le visage défiguré et le corps couvert de brûlures, un homme raconte par fragments sa vie à l'infirmière qui le soigne. À lui seul, le roman aurait pu faire l'objet de trois ou quatre films mais le scénariste a fait des choix, comme de faire passer au second plan des personnages qui jouaient pourtant un rôle important dans l'oeuvre littéraire. Alors que les retours en arrière sont fréquents dans le roman et sèment parfois le lecteur, le film a été remanié de façon à ce que le spectateur s'y retrouve sans problème, tout en ne perdant rien de l'oeuvre originale.

Simplifiez, simplifiez
"Au cinéma, il faut aller à l'essentiel et éliminer le superflu, explique Esther Pelletier. Le scénariste doit procéder au nettoyage de tout ce qui n'est pas nécessaire à la compréhension du film. Et si le romancier peut se permettre d'écrire des pages et des pages sur, par exemple, les états d'âme d'un homme qui marche dans la tempête et qui a hâte de rentrer chez lui, le cinéaste, lui, doit aller droit au but. Dans l'écriture d'un scénario, il y a un sujet, un verbe, un complément." Enfin, si la littérature a la possibilité de nous faire entrer dans la peau des êtres et d'explorer une infinité de facettes de leur univers, le cinéma peut nous dévoiler un personnage dans son entièreté en deux temps trois mouvements à travers un seul geste, un tic ou une habitude.

Il arrive que des oeuvres littéraires soient tellement denses que leur adaptation cinématographique est une entreprise presque suicidaire pour le cinéaste qui plonge tête première dans l'aventure, de souligner Esther Pelletier. Ainsi, en s'attaquant à une oeuvre quasi mythique de la littérature française comme Du côté de chez Swann de Marcel Proust, ce qui a donné le film Un amour de Swann (1984), l'allemand Volker Schlöndorff s'est planté en faisant ce qu'aucun Français n'aurait osé faire, croit Esther Pelletier. De même, on peut être un excellent écrivain, auteur ou dramaturge mais se révéler un piètre scénariste comme c'est le cas pour Michel Tremblay, dont les séries sont "d'un ennui mortel", estime la conférencière.

"Écrire un scénario exige beaucoup, beaucoup de travail, qu'il soit tiré d'une oeuvre littéraire ou non, affirme Esther Pelletier. Certains apprennent sur le tas, comme Fabienne Larouche, auteure de séries à succès comme Fortier et Virginie, tandis que d'autres passent par des écoles. Mais il est certain que les films québécois sont de plus en plus peaufinés. Dans cet esprit, un film comme Le déclin de l'empire américain de Denys Arcand marque une étape importante dans l'histoire du cinéma québécois, car il est l'aboutissement de quatre ou cinq scénarios. Le scénario en est extrêmement travaillé, avec les résultats que l'on sait."