Au fil des événements
 

2 février 2006

   

Université Laval

Des électeurs prudents

Stephen Harper pourrait former un prochain gouvernement majoritaire s'il réussit à gouverner au centre

par Yvon Larose

"Si le Parti conservateur a remporté les dernières élections, c'est parce que Stephen Harper a réussi à ramener sa plate-forme électorale vers le centre en faisant taire ses ténors alliancistes de droite", soutient Jocelyn Létourneau, professeur au Département d'histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et économie politique du Québec contemporain. Selon lui, si Stephen Harper réussit à gouverner au centre, il pourrait peut-être former un gouvernement majoritaire aux prochaines élections. "Mais, ajoute-t-il, il faut voir qui sera le prochain chef du Parti libéral. Si celui-ci a une vision particulière du Canada et si les députés de droite imposent leurs vues au gouvernement conservateur, il se pourrait bien que les libéraux reprennent le pouvoir et soient majoritaires. D'autant plus que dans l'Est du pays, les électeurs sont fondamentalement de tendance libérale."

Jocelyn Létourneau rappelle que les Canadiens, tout comme les Québécois, s'inscrivent depuis très longtemps dans une mouvance très centriste en politique. "Les uns et les autres, dit-il, redoutent les extrêmes, les options radicales. En ce sens, ils sont de tradition britannique. Dans leur histoire, ils ont lié des termes pouvant représenter des pôles contradictoires, mais qui offraient une voie de passage centriste. Par exemple, le Parti "progressiste-conservateur", la "Révolution tranquille" ou la "souveraineté-association"."

Ambivalence et pragmatisme
Jocelyn Létourneau a participé à un débat sur l'écriture de l'histoire du Canada et du Québec, le vendredi 27 janvier au pavillon Charles-De Koninck, en compagnie de H.V. Nelles, son confrère de l'Université McMaster. En 2004, tous deux ont publié chez Fides des ouvrages de synthèse sur l'histoire du Québec et du Canada, soit Le Québec, les Québécois: un parcours historique et Une brève histoire du Canada. "L'ambivalence et le changement sont communs aux deux ouvrages, a indiqué Harold Bérubé, doctorant en histoire à l'INRS-Culture et société (Montréal). Ils évoquent des sociétés dont le sens et l'identité sont en mouvement, difficiles à définir. L'historien semble n'avoir d'autre choix que de voir dans cet état de choses le triomphe du compromis, du pragmatisme ou d'une sorte de sagesse collective."

Sur le passage du régime français au régime anglais au 18e siècle, l'un et l'autre soulignent la contribution positive des Britanniques au développement de l'ancienne colonie française d'Amérique, tant au plan culturel qu'institutionnel et économique. Sur les rébellions de 1837-1838, H.V. Nelles situe les événements dans un contexte plus large, celui d'affrontements politiques parallèles dans les Maritimes. Son confrère de Laval parle, pour sa part, "d'une insurrection maladroite, confuse et peu populaire dans sa version radicale". Le 19e siècle est vu par les deux auteurs comme une période de progrès économique qui profite tant aux élites francophones qu'anglophones, ainsi qu'à l'Église catholique. Contrairement à Jocelyn Létourneau, H.V. Nelles insiste sur la Première Guerre mondiale, un événement qui forgera l'identité canadienne. Dans les années 1960 au Québec, la Révolution tranquille s'attaque, selon ce dernier, à l'Église catholique, à l'élite économique anglo-québécoise et à l'État fédéral. Pour le professeur de Laval, cette révolution s'appuie sur le rôle majeur de l'État et sur l'ouverture du Québec à l'altérité. Selon Harold Bérubé, les deux historiens en viennent à la création "de quelque chose comme deux nations: le Canada trudeauiste chez Nelles, le Québec de la Révolution tranquille chez Létourneau".

Un parcours ni normal, ni anormal
Dans son livre, Jocelyn Létourneau présente l'aventure historique québécoise comme celle d'un peuple dont le parcours fut ni normal, ni anormal par rapport à celui d'autres sociétés. "Il m'importe peu de savoir si nous avons collectivement manqué le bateau de l'histoire, a-t-il expliqué. Le mot d'ordre de mon livre n'est pas: "J'accuse", il est plutôt: "J'assume" l'aventure québécoise telle qu'elle fut." S'il relativise le caractère destructeur de la Conquête de 1760, l'auteur souligne que la société qui se reconstitue "s'élève dans une mixité pleine d'asymétries économiques, de tensions politiques et d'interférences culturelles". Voulant remettre les troubles de 1837-1838 dans leur juste perspective, l'historien rappelle qu'il existait un assez large consensus au Bas-Canada, chez les francophones mais aussi chez une partie des anglophones, pour sortir de l'Empire britannique par la voie constitutionnelle. Selon Jocelyn Létourneau, l'aventure québécoise, à partir du milieu du 19e siècle, est aussi celle des anglophones qui habitent le territoire. "Dès lors, a-t-il dit, la société québécoise ne peut être décrite à travers les canons interprétatifs traditionnels et la litanie des concepts misérabilistes qui vont avec: survivance, conservatisme, déphasage, soumission, oppression, etc." Pour lui, la modernité nord-américaine marque profondément la société québécoise, en particulier dans la plaine de Montréal, à partir du milieu du 19e siècle. "Le Sujet québécois dont je fais l'histoire, a-t-il conclu, n'a pas la figure du Christ sur la croix ni d'ailleurs celles du porteur d'eau ou du scieur de bois. Il n'est ni malheureux ni évincé. Il n'est ni meilleur ni pire que l'Autre. Ce Sujet est comme il est."