Au fil des événements
 

2 février 2006

   

Université Laval

Le courrier

Compromis politique, "bungee" éducatif

L'avènement d'un nouveau programme dans les écoles primaires et secondaires, Éthique et culture religieuse, en remplacement des options "enseignement moral et religieux catholique" ou "protestant" et "enseignement moral", tel qu'établi par la Loi 95 adoptée en juin dernier, représente un tournant majeur dans la paysage scolaire du Québec. C'est pourquoi la Faculté de théologie et de sciences religieuses et le Regroupement des étudiants de sciences des religions (RESR) ont tenu, le 24 janvier dernier, une rencontre ayant pour thème: "L'enseignement religieux dans les écoles : s'adapter aux nouvelles réalités".

Les deux conférenciers, Jacques Racine, professeur titulaire à la faculté, et Sylvain Nadeau, doctorant en sciences politiques, ont aidé à mieux percevoir les problèmes quant au nouveau programme et quant au contexte social et éducatif québécois. Plusieurs aspects cruciaux méritent cependant d'être encore approfondis.

La lecture sociale de l'adoption de la Loi 95 ne peut s'interpréter selon une vision historiciste du phénomène de sécularisation, qui serait alors considéré comme une loi de l'évolution des sociétés. Par conséquent, s'il l'on parle des dispositions législatives antérieures comme étant des compromis, il est justifié de voir ainsi la décision gouvernementale d'établir ce cours unique et obligatoire en septembre 2008. Ce qui s'est passé à la commission parlementaire sur cette loi, quelques jours avant son adoption, manifeste de façon assez évidente que les membres du parlement recherchaient l'appui, bien plus que l'éclairage, des divers acteurs consultés. Entre autres, le ministre s'est montré particulièrement heureux de la position de la Fédération des comités de parents, évoquant à plusieurs reprises que leur opinion positive pesait lourd dans sa décision; il s'est empressé de les rassurer sur la qualité éducative du futur programme et il a accueilli leur désir d'être partie prenante du processus de préparation et de mise en uvre du programme. Certains organismes ont exprimé leur accord avec le projet tout en faisant valoir des perceptions différentes sur le programme. Talonné par l'opposition, le gouvernement devait trouver une solution au recours obligé à la clause dérogatoire. La décision fut donc prise: il faut dorénavant agir dans ce cadre.

Nul doute qu'une analyse de cette décision en tant que "compromis politique" aiderait à saisir, au-delà du soulagement des uns et des inquiétudes des autres, ce qui se joue dans la société avec le "religieux" (ou le "spirituel")... La reconnaissance empirique de ce "jeu de société" permettrait de mieux tenir compte de tous les facteurs dans la recherche de solutions satisfaisantes. La question du religieux se pose à l'école parce qu'elle se pose dans la société, d'où l'importance de préciser les intentions éducatives de l'école par rapport à ce qui se vit dans la société plutôt que s'en tenir uniquement aux simples sondages d'opinions et aux grands principes juridiques ou politiques.

D'autre part, on le constate, la Loi 95 dresse un agenda dont la réussite tient pratiquement au sport extrême. De l'avis d'un conférencier, on ne sait pas encore clairement ce qu'il faut entendre par "culture religieuse" dans le cadre du futur programme; on prévoit recourir à l'histoire et à la phénoménologie pour la formation des maîtres en la matière, mais curieusement sans attendre de contribution spéciale de la philosophie dans cette formation malgré le besoin de "culture générale" souligné comme un défi majeur. La jonction entre les volets "éthique" et "culture religieuse" demeure très précaire, ce qui empêche de donner tout le dynamisme et la cohérence attendus d'une discipline d'enseignement: il en va pourtant de sa perception, de son accueil et de son application dans le milieu scolaire. L'échéancier serait très serré si on compare à d'autres disciplines déjà établies. Selon le conférencier, l'instauration du nouveau programme signifie que nous voulons considérer le "religieux" pour lui-même dans une discipline scolaire, contrairement à la France où la culture religieuse est développée à travers les autres programmes en vigueur. Faute de spécifier davantage les compétences par rapport au savoir religieux, ce volet demeurera sous-estimé et sera délaissé au profit d'autres programmes plus à même d'aborder l'histoire et la place actuelle des religions.

Le traitement non-confessionnel de l'enseignement religieux est un chantier encore bien limité: les recherches pédagogiques récentes ont peu étudié ce qu'il en était de l'éducation religieuse, rendue suspecte par son encadrement confessionnel. L'expérience britannique du programme Religious education serait ici pourtant très instructive, car il s'agit du passage à un enseignement religieux déconfessionalisé mais toujours soucieux de développement personnel pour ne pas dire d'éducation spirituelle (cf. les concepts-clés Edification chez Robert Jackson et Learning from religion chez Michael Grimmitt).

Vraiment, l'entreprise est risquée, et l'on ne doit pas oublier que les victimes ne seraient pas ceux qui en ont décidé ainsi mais les enseignants aux prises avec un programme mal ajusté et surtout les jeunes dont la formation requiert une telle composante. Alors, prenons le soin de bien attacher tous les fils de l'élastique afin d'arriver à un saut pleinement réussi, que ce soit le vol de l'ange ou la double vrille cabotine!

ROGER GIRARD
Ex-enseignant et doctorant à la Faculté de
théologie et de sciences religieuses