Au fil des événements
 

2 février 2006

   

Université Laval

Des parcs à la carte au Nord

Les vastes aires protégées en milieu nordique ne servent-elles qu'à donner bonne conscience au gouvernement du Québec?

par Jean Hamann

En 1992, le Canada signait la Convention sur la diversité biologique qui invitait chaque État à conférer le statut d'aires protégées à 12 % ou plus de son territoire. À cette époque, moins de 2 % du sol québécois bénéficiait de cette protection, une performance qui plaçait le Québec bon dernier parmi les provinces canadiennes. Depuis, le dossier a progressé à pas de tortue; les aires protégées dépassent à peine la barre des 3 %, selon les groupes environnementaux, ou 5 % selon le gouvernement. Pourtant, malgré cette apparente inertie, les Libéraux de Jean Charest pourraient bien parvenir à atteindre le seuil de 8 % qu'ils ont promis pour 2008, grâce à la création de parcs nordiques. Créatures pratiques et inoffensives servant à gonfler les statistiques ou véritables outils de conservation des écosystèmes, la nature exacte de ces parcs était au coeur d'un débat présenté le 27 janvier, en clôture du 26e Colloque annuel du Centre d'études nordiques (CEN).

Alain Hébert, du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, a reconnu d'emblée que le dossier des parcs naturels avait connu "un dégel tardif" au Québec. Il a d'ailleurs salué le travail de visionnaires comme le professeur Jacques Rousseau, du CEN, qui dès les années 1950 exerçait des pressions pour que des secteurs exceptionnels du Nord québécois soient protégés. Cinquante ans plus tard, l'idée a fait son chemin et Québec envisage maintenant la création d'un réseau de neuf parcs au nord du 50e parallèle, incluant cinq parcs au-delà du 56e parallèle.

Il y a un an, le premier de ces parcs, Pingualuit, qui protège le secteur entourant le cratère du Nouveau-Québec, voyait le jour. Du coup, Québec augmentait de 20 % la superficie de son réseau de parcs naturels. Si le projet de méga parc Albanel-Témiscamie-Otish - qui couvre près de 6 000 km2 - se concrétise, la superficie du réseau de parcs naturels sera pratiquement doublée d'un seul coup. "Ces parcs sont développés en étroite collaboration avec les communautés autochtones. Il y a une volonté qui vient des Inuits et des Cris", insiste Alain Hébert. Le fait qu'il s'agisse là d'un moyen pratique pour atteindre l'objectif de 8 % n'enlève rien à la pertinence de ces parcs, a-t-il laissé entendre.

Écotourisme de luxe
Comme la tarte aux pommes, les parcs naturels comptent peu d'opposants, à plus fortes raisons parmi les membres du Centre d'études nordiques de l'Université Laval. Certains participants se sont toutefois questionnés sur l'urgence d'établir des parcs de conservation dans les régions nordiques éloignées alors que la biodiversité est plus forte et plus en péril au sud. "Il y a des besoins dans le Sud, c'est certain, mais il faut aussi penser à conserver des écosystèmes représentatifs des écosystèmes nordiques, a souligné le professeur Steeve Côté, du Département de biologie. Pour l'instant, il n'existe encore qu'un seul parc dans le Nord du Québec." Son collègue Serge Payette a soulevé le fait que la création de parcs dans le Sud de la province posait des difficultés appréciables en raison du manque d'espace et de la rareté grandissante des écosystèmes non perturbés. "Ces contraintes n'existent pas au Nord. Par ailleurs, la création de parcs nordiques constitue une opportunité intéressante pour le développement de l'écotourisme", a-t-il fait valoir.

Pour Julie Turgeon, professeure au Département de biologie, l'inaccessibilité des parcs nordiques soulève de sérieuses questions. En effet, la plupart de ces territoires très isolés ne sont accessibles que par avion, ce qui implique des dépenses de plusieurs milliers de dollars en transport pour chaque visiteur. "Qui aura les moyens de fréquenter ces territoires et qu'arrive-t-il de la mission d'éducation de la population à l'environnement dans les parcs?", a-t-elle demandé.

De son côté, Louise Filion, professeure au Département de géographie, s'est interrogée sur la démesure de certains des parcs projetés. "Il y a quelques années, Québec a dû réformer la Loi des parcs et scinder les anciens territoires du Parc de la Gaspésie et du Parc des Laurentides pour permettre la poursuite des activités forestières et minières sur une partie de ces territoires. Je me demande si nous avons appris de nos erreurs. Il vaudrait peut-être mieux protéger de moins grands territoires, mais leur accorder une véritable protection."