Au fil des événements
 

26 janvier 2006

   

Université Laval

La pauvreté en mouvement

Le croissant défavorisé du centre-ville de Québec déborde maintenant sur d'anciennes banlieues

par Renée Larochelle

Limoilou est-il en passe de devenir le nouveau quartier Saint-Sauveur? Peut-être, si l'on en croit les résultats d'une étude menée par Laurence Cliche, étudiante au Département de géographie. Dans sa recherche portant sur l'évolution spatiale du phénomène de la pauvreté dans la Communauté urbaine de Québec (CUQ) entre 1975 et 2001, Laurence Cliche constate que, de la fin des années 1970 au début des années 1990, la pauvreté, auparavant concentrée au centre-ville, a nettement progressé vers d'autres quartiers. Aujourd'hui, la pauvreté se trouve principalement dans une vaste zone ovale qui va de l'ouest de la vallée de la rivière Saint-Charles à la baie de Beauport, en incluant le sud de Charlesbourg, le sud-est et le sud-ouest de Beauport, de même que quelques îlots le long de la rivière Saint-Charles.

"Depuis le début des années 1990, le quartier Limoilou a connu une certaine détérioration sociale et, surtout, une détérioration économique, ce qui nous porte à le comparer à Saint-Sauveur, dit Laurence Cliche. En fait, Limoilou est dans une période de transition où la pauvreté progresse rapidement et rejoint de plus en plus celle du cur de la ville. C'est un quartier à surveiller dans les prochaines années, d'autant plus que la Ville de Québec n'y prévoit aucune revitalisation majeure à court terme."

Sur les traces de son père
Fait intéressant, Laurence Cliche est la fille de Pierre Cliche, premier chercheur à s'être penché sur la géographie sociale à Québec. Dans une importante étude réalisée en 1975 et consultée aujourd'hui encore par les spécialistes, Pierre Cliche a établi une répartition géographique des cohortes les plus démunies qui forment un croissant autour de la ville de Québec. Ce "croissant de pauvreté" était une bande de terre de forme concave située entre la falaise de la colline de Québec et le fleuve Saint-Laurent qui s'étendait de Sillery à Duberger. Qualifié par Pierre Cliche de ghetto socio-économique, cet espace se caractérisait par des conditions de logement inadéquates, des loyers à prix modique et le fait que les gens se trouvaient à proximité de leur lieu de travail. Les paroisses comprises dans le croissant de pauvreté étaient Notre-Dame-des-Victoires, Notre-Dame-de-la-Paix, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Vincent-de-Paul, Saint-Roch, Notre-Dame-de-la-Jacques-Cartier, Saint-Sauveur, Saint-Malo, Sacré-Coeur, Notre-Dame-de-Grâce, Saint-Joseph, Saint-Charles-de-Limoilou et Saint-Esprit.

Les choses ont bien changé depuis, notamment avec la revitalisation du quartier Saint-Roch dans les années 1990 et l'embourgeoisement du secteur du Vieux-Port où on trouve très peu de familles traditionnelles et d'enfants en même temps qu'un niveau de scolarité supérieur à la moyenne de la CUQ. Le quartier Saint-Jean-Baptiste, lui, occupe une place à part, selon Laurence Cliche, abritant "une pauvreté temporaire" puisque les étudiants qui y habitent actuellement ont de grandes chances de quitter le quartier à la fin de leurs études pour s'établir en banlieue avec leur petite famille. Ceux qui décideront d'y rester choisiront peut-être de devenir propriétaires, accélérant du même coup la revitalisation et l'embourgeoisement du quartier.

Le blues de la basse-ville
"Quand on est de la basse-ville, on n'est pas de la haute-ville", chantait Sylvain Lelièvre qui lui-même a vu le jour dans le quartier Limoilou. Il ne croyait pas si bien dire. Dans sa recherche, Laurence Cliche souligne en effet que l'imaginaire collectif s'est nourri au cours des siècles de cette séparation physique et sociale. Dès le 17e siècle, les "petites gens" (ouvriers, matelots, journaliers) travaillaient et logeaient dans la basse-ville. Au fil du temps, la classe ouvrière occupera ce territoire alors que les gens plus fortunés s'établiront à la haute-ville, alimentant mutuellement les préjugés les plus tenaces liés aux deux groupes. "Aujourd'hui encore, note la géographe, basse-ville rime avec pauvreté, itinérance et problèmes sociaux pour une grande partie de la population."

Quant à savoir si la pauvreté a augmenté à Québec, Laurence Cliche estime qu'un léger appauvrissement s'est fait sentir entre 1991 et 2001, dans le sens où plus de ménages vivent sous le seuil du faible revenu, tel que défini par Statistique Canada. "La pauvreté existe encore et toujours dans le centre de l'ancienne CUQ, mais elle a bel et bien rejoint les banlieues les plus anciennes de la ville", constate-t-elle.