Au fil des événements
 

8 décembre 2005

   

Université Laval

Pétrole: le compte à rebours est commencé

Des sources alternatives comme les sables bitumineux, le charbon et les schistes argileux semblent prometteuses

par Yvon Larose

"Le pétrole que l'on pompe disparaîtra dans un horizon pas très éloigné, probablement d'ici une quarantaine d'années, considérant le rythme actuel de consommation qui tourne autour de 82 millions de barils par jour, ainsi que les réserves de pétrole connues et exploitables dans les conditions économiques actuelles", a affirmé Jean-Thomas Bernard, professeur au Département d'économique, le mercredi 30 novembre au pavillon Charles-De Koninck, dans le cadre d'une Conférence grand public de la Faculté des sciences sociales. L'exposé de ce chercheur du Groupe de recherche en économie de l'énergie, de l'environnement et des ressources naturelles s'intitulait: "Allons-nous manquer de pétrole?" "Mais, a-t-il ajouté, je ne crois pas que l'on assistera pour autant à une chute prononcée de la consommation de l'ensemble des produits pétroliers puisqu'on peut déjà produire du pétrole à partir d'autres sources prometteuses, comme les sables bitumineux, le charbon et les schistes argileux."

Selon Jean-Thomas Bernard, la consommation mondiale de pétrole, en raison de l'augmentation de la population mondiale et de l'accroissement de l'activité économique, devrait atteindre 120 millions de barils par jour d'ici vingt ans. "Même si le potentiel pétrolier de la planète demeure mal connu, a-t-il dit, il reste que le pétrole classique stocké dans la croûte terrestre depuis des millions d'années n'est disponible qu'en quantité finie. Il y aura d'autres découvertes, par contre les meilleurs endroits ont déjà été explorés. Donc, on s'attend à trouver des dépôts plus petits que ceux déjà découverts. Compte tenu de ce que nous consommons et compte tenu des quantités ultimes de pétrole disponibles, le déclin de la production de pétrole classique devrait s'amorcer d'ici quinze ou vingt ans."

Des ressources fossiles et renouvelables
Le bitume est un mélange d'hydrocarbures qu'il faut extraire de roches sablonneuses et raffiner. L'Alberta aurait des réserves de bitume évaluées à 1,7 trillion de barils, soit du même ordre de grandeur que les réserves de pétrole d'Arabie saoudite. Quant au charbon, il fournit actuellement environ le quart de l'énergie consommée dans le monde et les réserves mondiales de ce minerai, au rythme de la consommation actuelle, ne seraient épuisées que dans deux cents ans. "Durant les chocs pétroliers de 1973 et 1979, a expliqué Jean-Thomas Bernard, l'Afrique du Sud, boycottée par les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient à cause de sa politique d'apartheid, a produit le gros de son pétrole à partir du charbon. Donc, on peut en produire à grande échelle à partir de ce minerai." On peut également obtenir du pétrole à partir de la pierre, plus précisément des schistes argileux. Le procédé est connu, comme le sont ceux relatifs aux sables bitumineux et au charbon. "Ces procédés ont des coûts élevés mais non exorbitants par rapport au prix de 50 $ le baril de pétrole, soit 15 $ le baril pour les sables bitumineux et 35 $ le baril pour le charbon, a précisé le conférencier. De plus, il est possible d'obtenir des carburants du type éthanol et méthanol à partir de ressources renouvelables comme la canne à sucre, la paille et un arbre comme le peuplier faux-tremble."

Une bonne partie de la hausse de la demande mondiale viendra de puissances économiques en émergence comme la Chine et l'Inde. "De 1994 à 2004, a indiqué Jean-Thomas Bernard, le taux annuel moyen de croissance de la consommation de pétrole brut dans le monde a été de 1,7 %. Pour la même période, la Chine a affiché un taux de 7,5 %, ce qui place ce pays dans une classe à part. En seulement une année, soit de 2003 à 2004, le taux de ce pays atteignait près de 16 %, ce qui est énorme." Le pétrole fournit, à lui seul, près de 40 % de toute l'énergie consommée sur la planète. Aujourd'hui, plus de 60 % des réserves connues de pétrole se trouvent au Moyen-Orient. "La majeure partie de la demande anticipée devra donc être satisfaite par cette région du monde, a souligné Jean-Thomas Bernard. D'autant plus que ce pétrole ne coûte pas cher à produire, entre deux et trois dollars le baril."

En dix ans, la production américaine de pétrole, par rapport à la production mondiale, a chuté de 8,4 % à 7,2 %. Pendant ce temps, celle du Moyen-Orient est passée de 20,1 % à 24,6 %. Au Canada, la production, exception faite des sables bitumineux, a augmenté de 2,3 % à 3,1 %. "Le déclin des États-Unis comme producteur de pétrole a commencé au début des années 1970, a expliqué Jean-Thomas Bernard. Il serait presque impensable d'assister à un retournement significatif dans ce pays puisque cette région est considérée comme très mature en termes d'exploration."

En 2003, le gouvernement de l'Alberta a perçu 7,7 milliards de dollars en droits et redevances de la part de l'industrie pétrolière. Cette année-là, près de 18 000 puits ont été forés dans cette province. Et 19,3 milliards ont été investis dans l'exploration. Le Québec entrera-t-il à son tour dans la danse? Les géoscientifiques croient que l'axe du fleuve Saint-Laurent offre un potentiel très prometteur en hydrocarbures. Les travaux d'exploration menés ces années-ci par de petits consortiums ont permis de vérifier le potentiel général de cinq bassins sédimentaires susceptibles de contenir des hydrocarbures. Quatre d'entre eux sont situés dans l'Est du Québec. Des relevés sismiques ont montré la présence d'un grand volume de gaz naturel dans les bassins de l'Estuaire et de Madeleine. En 2005-2006, une entreprise de Rimouski prévoit forer 14 puits dans une nouvelle zone d'exploration située près de Gaspé.