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1er décembre 2005

   

Université Laval

Fin de l'humanisme ou nouvelle Renaissance?

Point de rupture, révolution épistémologique et anthropologique, la vision cybernétique propose une nouvelle conception de l'humain et de la société

par Yvon Larose

"Walter Gilbert, qui a reçu le prix Nobel de chimie en 1980, a affirmé quelques années plus tard que le décryptage du génome humain allait bientôt permettre de mettre un être humain sur cédérom. Or, cet énoncé est la répétition de ce que disait le mathématicien américain Norbert Wiener, le père de la cybernétique, dans les années 1950." Dans son exposé sur les origines de la société informationnelle, le mercredi 23 novembre au pavillon Charles-De Koninck, Céline Lafontaine, professeure au Département de sociologie de l'Université de Montréal et auteure de L'empire cybernétique: des machines à penser à la pensée machine (Éditions du Seuil, 2004), a qualifié la pensée cybernétique, une discipline technoscientifique basée sur la notion de machine intelligente et à l'origine de la révolution informatique, de matrice, non seulement de la technoscience contemporaine, mais aussi du monde contemporain.

Dans notre village planétaire, la communication et l'information occupent le haut du pavé grâce à un nombre croissant de machines intelligentes et de robots. Et le contrôle de l'information se fait par une gestion rationnelle des systèmes informatisés. "La société, a soutenu la conférencière, est devenue un vaste système de communication où humains et machines participent également aux échanges informationnels."

Selon Céline Lafontaine, la pensée cybernétique se voulait une réaction aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale. "Ce conflit, aux yeux de Wiener, a montré l'incapacité de l'humain à éviter l'horreur, dont l'expression ultime furent les camps de la mort nazis et les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, a rappelé la conférencière. Le projet de créer des machines intelligentes sera ressenti, par les premiers cybernéticiens, comme une façon de racheter la faute atomique et l'Holocauste. Nous allons donner à l'humanité des organismes artificiels intelligents qui, parce qu'ils sont plus rationnels que l'homme, lui permettront de mieux administrer la société."

Une dévalorisation de la raison
La pensée cybernétique instaure un nouveau rapport à la machine en effaçant de manière symbolique la frontière entre le vivant et le non-vivant. En ce sens, elle propose une dévalorisation de la raison qui n'est plus l'apanage de l'humain puisqu'elle caractérise désormais le non-vivant, la machine. L'héritage humaniste, vieux de plusieurs siècles, se trouve par le fait même remis en cause, lui qui définit l'humain comme un être conscient, volontaire, libre. Aux yeux des cybernéticiens, l'humain est plutôt un programme, une structure sociale, un code génétique.
Point de rupture, révolution épistémologique et anthropologique, renversement complet des conceptions modernes du monde, la vision cybernétique sera qualifiée plus tard de "nouvelle Renaissance". Elle repose sur les liens, les relations et les comportements entre les choses, indépendamment de leur nature. Proposant une nouvelle conception de l'humain et de la société, elle s'appuie sur trois concepts théoriques fondamentaux: l'entropie, l'information et la rétroaction. L'entropie est la tendance naturelle au chaos, au désordre, une réalité que combat la société. "Dans ce combat, a indiqué Céline Lafontaine, la machine intelligente est appelée à jouer un rôle fondamental." Le fait d'échanger de l'information par la communication crée de l'organisation. Et la rétroaction, ou feed-back, consiste à orienter l'action à partir de l'information reçue.
Céline Lafontaine s'oppose au caractère apolitique et antihumain de la cybernétique. "L'humanisme dont on se réclame est celui d'un sujet historiquement construit, fragile et sensible, dont l'ultime valeur réside dans sa capacité réflexive d'agir politiquement sur le monde, peut-on lire dans son livre. C'est précisément cette capacité, garante d'une démocratie digne de ce nom, qui montre des signes d'effritement face aux représentations naturalisantes du paradigme cybernétique."

La pensée cybernétique aurait grandement influencé la démarche scientifique dans les années 1950 et 1960, notamment chez les promoteurs du structuralisme, du behaviorisme et de la philosophie postmoderne. Même chose en physique et en biologie. Elle serait particulièrement populaire aujourd'hui parmi ceux qui travaillent en nanotechnologie. "L'idée de télécharger le cerveau humain dans un ordinateur, donc une vision purement informationnelle de l'humain, se retrouve chez des prix Nobel de biologie moléculaire, a expliqué Céline Lafontaine. Le concept d'information de la cybernétique permet aujourd'hui de penser à des ordinateurs à base d'ADN, une fusion concrète de l'atome et d'une particule biologique d'avant la cellule."