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24 novembre 2005

   

Université Laval

Fish and chips

Les biologistes misent sur l'électronique et la géomatique pour étudier les problèmes du saumon

par Jean Hamann

Au début des années 1970, Julian Dodson a passé des semaines et des semaines à bord d'un petit bateau qui sillonnait les eaux de la rivière Connecticut et le détroit de Long Island pour étudier les migrations de l'alose savoureuse. Ballotté par les vagues, transi, trempé jusqu'aux os et sur le point de devenir fou à force d'entendre 24 heures par jour le "tic-tic-tic" produit par les radio-émetteurs fixés aux poissons qu'il traquait, il s'était promis que, une fois son doctorat terminé, on ne l'y prendrait plus.

À la lumière des recherches présentées dans le cadre de la conférence internationale Géosalar, qui se déroulait la semaine dernière à Québec, les aventures doctorales de ce professeur du Département de biologie relèvent du folklore tant les outils à la disposition des biologistes qui étudient les poissons ont changé. "Grâce à la géomatique et à l'informatique, on peut maintenant faire des choses que l'on croyait impossibles auparavant", reconnaît-il. Les émetteurs ont été miniaturisés, les satellites et les outils géomatiques ont remplacé la carte et la boussole, et les mémoires informatiques des récepteurs veillent pendant que les biologistes profitent d'une bonne nuit de sommeil!

Le professeur Dodson, et une équipe formée de François Martin, Richard Hedger et Jean-François Bourque, du Département de biologie, François Caron et Daniel Hatin, de Ressources naturelles et faune, et Frank Whoriskey, de la Fédération du saumon de l'Atlantique, mettent d'ailleurs à profit ces nouveaux outils pour étudier les déplacements des saumoneaux au moment où ils quittent leur rivière natale pour aller faire leur vie en mer. "C'est un moment crucial pour ces poissons parce qu'ils se retrouvent en eau salée pour la première fois de leur vie et parce qu'ils doivent affronter des prédateurs attirés là par l'abondance des proies, souligne le professeur Dodson. La mortalité des saumoneaux atteint près de 98 % en mer et elle survient au début de leur migration. Nous croyons que plus vite ils traversent la zone entre leur rivière et la mer, le mieux ils s'en tirent."

Afin de déterminer quels indices les saumoneaux utilisent pour trouver leur chemin vers la mer, les chercheurs se sont rendus à Gaspé en juin dernier, ils ont capturé 24 saumoneaux dans la rivière York au moment où ils se dirigeaient vers l'estuaire de Gaspé et ils les ont munis d'un émetteur. Auparavant, ils avaient déployé dans la rivière, dans l'estuaire et dans la baie de Gaspé un impressionnant réseau de 50 récepteurs fixes qui enregistrent en continu l'identité des poissons marqués qui nagent à proximité, ainsi que la date et l'heure de chacun de leurs passages. Pendant la même période, les chercheurs ont dressé le profil dynamique des courants du secteur grâce à des appareils munis d'un GPS qu'ils laissaient dériver dans le courant. Ajoutez à cela 600 profils de salinité et de température obtenus par la méthode classique ­ des relevés faits à partir d'un bon vieux bateau ­ et les chercheurs ont en main tous les éléments pour modéliser les facteurs physiques qui influencent les déplacements des saumoneaux vers la mer.

Les résultats préliminaires, présentés lors de la conférence Géosalar, indiquent que c'est dans l'estuaire que la progression des jeunes saumons est la plus laborieuse. Leurs déplacements y sont cinq fois plus lents que dans la rivière ou la baie. "Si on veut mieux gérer les populations de saumon, il faut découvrir quels gradients environnementaux les saumons utilisent pour migrer et déterminer comment les activités humaines perturbent ces gradients", fait valoir le professeur Dodson. L'abondance des populations sauvages de saumon atlantique a diminué de moitié depuis 20 ans. Considérant qu'à peine 2 % des saumoneaux qui quittent leur rivière natale y reviennent pour se reproduire, tout facteur permettant d'améliorer la survie des jeunes aura une grande incidence sur les effectifs de cette espèce, signale le chercheur.