Au fil des événements
 

24 novembre 2005

   

Université Laval

De Platon à Gomery

Les citoyens auraient bien des raisons d'afficher leur cynisme à l'endroit des politiciens

par Yvon Larose

"Pour l'Américain moyen, le président des États-Unis est presque un surhomme et il ne peut mentir", a affirmé le journaliste Normand Lester, auteur du Livre noir du Canada anglais, le jeudi 17 novembre à l'Agora du pavillon Alphonse-Desjardins, dans le cadre d'un débat sur le cynisme et la politique organisé par la Chaire publique de l'Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures. "Mais, a-t-il ajouté, avec ce que vivent les Américains en Irak, dans une guerre terrible, entreprise sur des mensonges proférés par leurs dirigeants et qui leur a coûté, à ce jour, plus de 2 000 morts et des centaines de milliards de dollars, le cynisme va peut-être atteindre un niveau semblable à celui que l'on retrouve en Europe ou au Canada à l'endroit des hommes politiques." Rappelant l'effondrement du communisme en Europe au début des années 1990, Normand Lester a mentionné que "le cynisme a eu raison de l'URSS qui s'est effondrée presque sans effusion de sang. On aurait imaginé une guerre civile. Mais plus personne ne croyait à l'idéologie communiste. Les populations s'étaient distancées du discours et avaient développé une attitude critique. Le cynisme était généralisé."

Selon Normand Lester, peu de gens croient, de nos jours, que les politiciens au pouvoir sont là "parce qu'ils sont gentils, parce qu'ils disent la vérité et parce qu'ils veulent nécessairement le bien-être de l'ensemble des commettants". Ceux et celles qui nous gouvernent défendent plutôt "les intérêts de l'État vis-à-vis d'autres États avec lesquels ils sont en concurrence. Sur le plan intérieur, ils représentent des groupes sociaux identifiés qui sont en conflit pour obtenir leur part des ressources". En démocratie, a-t-il poursuivi, les politiciens ont une relation plutôt trouble avec la vérité. "Au Québec, l'État ne pourra plus continuer pendant des années à offrir les mêmes services aux citoyens. Mais aucun politicien ne va oser soulever cette question parce que l'opinion publique n'est pas prête à l'accepter. Donc ils mentent, ou ils évitent la question. Et ce comportement accroît le cynisme des gens."

Une attitude très ancienne
Scandales, corruption, promesses électorales non tenues, les raisons du cynisme chez les citoyens envers les élus sont aussi nombreuses que variées. Et cela ne date pas d'hier. Au dire de Normand Lester, le cynisme s'est probablement ancré dans les populations humaines dès les débuts de la civilisation. Un point de vue corroboré, à sa manière, par le professeur Raymond Hudon, spécialiste de sociologie politique au Département de science politique de l'Université Laval. "Dans La République de Platon, a-t-il rappelé, Socrate s'en prend aux politiciens de son temps qui manipulaient la plèbe et qui protégeaient la richesse de la classe dirigeante."

Le professeur Hudon a souligné que notre société traverse une crise de la représentation qui se traduit notamment par une participation électorale en baisse. "Un sondage récent révèle qu'environ 70 % des Canadiens estiment que les groupes de pression sont plus efficaces que les politiciens dans la défense de leurs intérêts", a-t-il indiqué. Cela dit, cynisme n'est pas synonyme de désintéressement de la chose politique. "Ce qui semble particulier à notre époque, a dit Raymond Hudon, est que le cynisme est perçu comme une marque d'intelligence." Les facteurs qui expliqueraient cette perception sont notamment le recul de la déférence ("on ne fait plus de courbettes devant les gens de pouvoir"), la transparence attendue de l'action gouvernementale et le droit absolu à l'information. "Assez paradoxalement, a-t-il ajouté, le cynisme ambiant tient peut-être au succès des partis politiques qui, par leurs programmes, ont amené les gens à réfléchir davantage à la chose politique." Soulignant que la politique n'a pas la cote, il a demandé: "L'a-t-elle déjà eue?"

Luc Dionne, scénariste des téléséries Omerta, la loi du silence, Le dernier chapitre et Bunker, le cirque, et ancien attaché politique à Québec, dit avoir beaucoup de respect pour ceux et celles qui acceptent de sacrifier leur vie à la chose politique. Il est cependant beaucoup moins tendre envers l'appareil qui encadre le politicien qui accède au pouvoir. "C'est renversant, a-t-il expliqué. Tu prends des individus, tu les isoles complètement de la population, tu les promènes d'un groupe de pression à l'autre et tu les entoures de fabricants d'image et de responsables des relations de presse qui filtrent tout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de la problématique que sa plus simple expression à régler."