Au fil des événements
 

24 novembre 2005

   

Université Laval

Une femme d'honneur

Féministe avant la lettre, Marie de l'Incarnation s'est émancipée en embrassant le Nouveau Monde

par Renée Larochelle

Saviez-vous que l'édifice Marie-Guyart, mieux connu sous le nom de Complexe G, porte le nom d'une des premières féministes à avoir foulé le sol de la Nouvelle France? Quand elle est arrivée en 1639 à Québec à l'âge de 40 ans, Marie Guyart, en religion Mère Marie de l'Incarnation, ne se doutait sûrement pas qu'un tel honneur lui échoirait un jour. Selon Chantal Théry, professeure au Département des littératures, la fondatrice des Ursulines fait partie de la race des femmes fortes qui ont lutté pour acquérir leur indépendance. En effet, avant de quitter sa terre natale de France et d'affronter vents et marées lors d'une éprouvante traversée de trois mois en direction du Nouveau Monde, Marie Guyart aura essuyé bien d'autres tempêtes, entre autres les résistances de certains de ses supérieurs Jésuites, qui considérait d'un très mauvais il ces excès d'affirmation de soi de la part d'une femme, religieuse cloîtrée de surcroît, dont on attendait qu'elle fasse preuve de soumission et d'effacement plutôt que d'autonomie.

"Pour Marie Guyart et d'autres pionnières ayant fait fi des conventions établies, la vocation missionnaire a constitué un espace autorisé, souligne Chantal Théry, qui a donné récemment une conférence sur cette "femme de plume et d'audace", justement à la chapelle Marie-Guyart sise au pavillon Ernest-Lemieux. L'appel des terres étrangères, du bout du monde signifiait sans doute qu'on était prêt à aller au bout de soi-même." Et pour cause: en arrivant à Québec, qui compte alors environ 300 habitants et où tout est à construire, Marie de l'Incarnation ira au-delà des stéréotypes établis, se retroussera les manches et entreprendra de réaliser le grand rêve de sa vie: éduquer les filles des colons et évangéliser les "Sauvages".

Un pays neuf
Sitôt débarquée, avec l'appui de sa bienfaitrice Madame de la Peltrie, elle entreprend la construction d'un premier monastère. Pour cette femme d'affaires connue pour ses dons de gestionnaire (avant d'entrer au couvent, Marie Guyart a été mariée, veuve, puis a géré durant plusieurs années l'entreprise familiale), l'implantation de ce monastère est la plus grande affaire de sa vie, explique Chantal Théry. "Elle a défendu des valeurs, des convictions, des pratiques et des idées neuves dans un pays neuf, en rédigeant notamment un véritable traité d'éducation en tenant compte du climat du pays et des conditions particulières qui régnaient en Nouvelle France." En même temps, Marie doit composer avec les membres du clergé déjà en place et user de diplomatie, de rigueur et de sagesse, afin de ne pas heurter les susceptibilités. D'ailleurs, les quelque 13 000 lettres qu'elle a rédigées au cours des 33 années passées au Canada (elle mourra d'épuisement à l'âge de 72 ans à Québec) constituent un témoignage essentiel sur la vie quotidienne difficile des colons et des amérindiens de ce temps.

"Marie de l'Incarnation possédait une écriture éblouissante, de l'ordre des grands docteurs théologiques, en plus d'être une grande mystique", estime Raymond Brodeur, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses, qui assurait la partie "spirituelle" de la conférence. "Ce n'est pas pour rien que Bossuet la surnommait la Thérèse du Nouveau-Monde, faisant référence à une autre grande mystique, Thérèse d'Avila." À une époque où les théologiens prônaient la voie de la dualité, où tout est achevé - le bien d'un côté, le mal de l'autre, le corps et l'âme séparés ­ Marie de l'Incarnation, elle, a choisi une autre voie, celle de l'inachevé, qui soutient qu'il y a le bien, qu'il y a le mal et qu'il y a ce qui advient. En fait, elle se perçoit comme un sujet en train d'advenir et c'est ce qui fait sa modernité, selon Raymond Brodeur. "Beaucoup de chercheures américaines féministes travaillent actuellement sur des mystiques de la trempe de Marie de l'Incarnation, explique-t-il. La dynamique de leur vie et de leur pensée s'inscrit tout à fait dans le féminisme moderne."