Au fil des événements
 

10 novembre 2005

   

Université Laval

Là où le bât blesse

Les Inuits ont encore cruellement en mémoire les actes d'agression perpétrés contre leurs chiens d'attelage au milieu du siècle dernier

par Renée Larochelle

En 1950, plus de 20 000 chiens inuits peuplaient l'Arctique canadien. Après avoir dramatiquement chuté dans les années 1970, le nombre de ces chiens d'attelage, réputés pour leur force et leur endurance au travail, tourne actuellement autour de 300. Si certaines organisations inuites accusent aujourd'hui les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) d'avoir tué ces animaux sans aucune justification et réclament depuis cinq ans une enquête gouvernementale, le gouvernement canadien et la GRC, de leur côté, nient avoir voulu rayer systématiquement ces animaux de la carte nordique pour des raisons autres que la protection de la population et des chiens eux-mêmes.

Qui dit vrai dans ce débat? Nul ne le sait, mais une chose est certaine: l'élimination de ces chiens a été perçue comme un véritable acte d'agression par les Inuits, pour lesquels cet animal faisait partie intégrante de leur univers symbolique. Sans compter que, sans chien, il n'était plus possible pour eux de chasser ni de se déplacer, sauf durant l'été par voie d'eau.

C'est ce qu'a expliqué Francis Lévesque, qui prépare un doctorat sur les revendications contemporaines des Inuits quant à leurs chiens, lors d'une conférence qu'il a donnée récemment lors de l'un des midis du Centre interuniversitaire d'études et de recherches autochtones (CIÉRA). Le thème: "Les Inuits, leurs chiens et le gouvernement canadien dans l'Arctique de l'Est". "Dans la mythologie inuite, la déesse des animaux marins, Sedna, est protégée par un chien, a souligné Francis Lévesque. Le fait que chaque chien de la meute possède son propre nom, comme les Inuits ont le leur, et que ce nom est censé symboliser le caractère des ancêtres, illustre également le type de lien unissant les Inuits à leur chien. Enfin, on comprend que ce geste perpétré par un étranger ait été interprété comme particulièrement agressant quand on sait que, pour signifier à un Inuit qu'il le déteste, un autre Inuit n'hésitera pas à tuer son chien."

Une blessure à cicatriser
En consultant des documents d'archives et en combinant des témoignages d'aînés inuits et non-inuits, Francis Lévesque a découvert que des milliers de chiens sont effectivement morts sous les balles des policiers de la GRC dans l'Arctique de l'Est à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Là où les opinions divergent, c'est concernant la raison pour laquelle ces gestes ont été posés. On évoque la prolifération des chiens, les policiers de la GRC tuant systématiquement tous ceux qui ne sont pas enchaînés (les chiens sous harnais n'étant pas considérés comme attachés) ou qui ont attaqué des humains. Toutefois, c'est une épidémie de la maladie de Carré qui porte le coup fatal à la population canine. Devant cette maladie virale extrêmement contagieuse, le premier geste du gouvernement canadien est de vacciner le plus de chiens possible. Mais les conditions de transport et d'inoculation sont loin d'être idéales; de plus, il faut une dizaine de jours aux chiens ayant contracté la maladie pour en développer les symptômes. Résultat: tous les chiens malades et potentiellement atteints de la maladie seront tués. Enfin, l'apparition des motoneiges dans le décor, une alternative au traîneau, a également participé au déclin de l'espèce. Toutefois, rappelle Francis Lévesque, les motoneiges sont arrivées de 2 à 5 ans après que la majorité des chiens aient été tués.

Laissant de côté le débat politique, Francis Lévesque s'intéresse plutôt à la différence de point de vue animant les deux parties, différence qu'il trouve "fascinante". "Tous les non-Inuits, qu'il s'agisse de missionnaires, de fonctionnaires, de géographes ou d'historiens, affirment n'avoir jamais été témoins de tels actes, raconte l'anthropologue. Par contre, beaucoup d'aînés inuits déclarent avoir vu ces mêmes actes ou en avoir été des témoins indirects, certains ayant même des difficultés à en parler tant le sujet demeure émotif pour eux." Si aucune des deux organisations inuites qui demandent actuellement des comptes au gouvernement fédéral ne prône un retour à l'utilisation des chiens pour les déplacements et la chasse, il n'en demeure pas moins que la perte de ces chiens a porté un coup dur aux Inuits, selon Francis Lévesque: "Ces personnes espèrent qu'en comprenant ce qui s'est passé et en obtenant des excuses ainsi que des compensations du gouvernement, ils arriveront à cicatriser la blessure un jour."