Au fil des événements
 

3 novembre 2005

   

Université Laval

La métamorphose tranquille

Le Québec change, tout en demeurant une société complexe, paradoxale et déroutante

par Yvon Larose

À maints égards, le Québec se métamorphose. Et il le fait de façon sereine, paisible et originale. Les mutations majeures qu'a connues la société québécoise sur les plans social, démographique, politique, religieux et culturel font que les concepts et métaphores qui ont servi, dans le passé, à la décrire, par exemple "nation tricotée serrée" ou "prégnance de l'église catholique", ne sont plus d'actualité. Dans le même ordre d'idée, l'image traditionnelle d'un Québec petit, fragile et isolé n'a désormais plus cours. Par ailleurs, la Belle Province négocie de manière novatrice, pragmatique et lucide les nombreux défis qu'elle a en commun avec les sociétés occidentales, notamment l'accueil et l'intégration des immigrants. Mais au-delà de toutes ces considérations, le Québec demeure une société complexe, paradoxale et déroutante.

Ces constatations sont tirées du texte de présentation du plus récent numéro de Cités, une revue savante éditée aux Presses universitaires de France. Les 276 pages de l'ouvrage sont consacrées à une thématique unique sous le titre général de: "Le Québec, une autre Amérique. Dynamismes d'une identité". Le corps du volume comprend 12 essais écrits par autant de penseurs québécois. Quatre d'entre eux sont des chercheurs de l'Université Laval, notamment Jocelyn Létourneau, professeur au Département d'histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et économie politique du Québec contemporain. Ce dernier est par ailleurs le coauteur, avec Sabine Choquet, étudiante au doctorat en philosophie à Laval, du texte de présentation.

Un ennui mortifère
L'essai de Jocelyn Létourneau s'intitule: Postnationalisme? Rouvrir la question du Québec. Ce dernier avance que le temps est peut-être venu de s'interroger sur le devenir du Québec sous un angle autre que celui du projet indépendantiste. "Le sempiternel débat entre souverainistes et fédéralistes, qui recycle un stock de mythistoires et d'argumentaires ayant peu évolué depuis 40 ans, ne mobilise plus comme auparavant ceux et celles qu'il devrait intéresser ou impulser", écrit-il. Selon lui, le débat politique actuel est "d'un ennui mortifère" et se caractérise par un manque d'imagination "de plus en plus désolant". Il souligne que la question du Québec, posée en dehors du paradigme nationalitaire, n'a fait l'objet d'aucun ouvrage marquant depuis plusieurs années. C'est que la quête d'affirmation des Québécois a évolué. "Cette quête, explique Jocelyn Létourneau, est de moins en moins liée à un sentiment d'oppression ou d'aliénation nationale. Elle ne s'enracine plus non plus dans une impression de retard. Elle découle plutôt du constat qu'il est difficile de gouverner convenablement une province dans le cadre de la pratique actuelle du fédéralisme."

Dans son texte sur l'intégration des immigrants, Jocelyn Maclure, professeur à la Faculté de philosophie, souligne le succès du concept d'accommodement raisonnable de la diversité culturelle tel qu'appliqué au Québec. Cela dit, le Québec n'est pas devenu "un paradis cosmopolite où règne l'harmonie et le métissage généralisé". Il reste que la société québécoise a développé, dans une période relativement courte, "un cadre d'intégration civique et de gestion de la diversité culturelle qui favorise à la fois la cohésion sociale et la stabilité politique".

L'essai de Ghislain Otis, professeur à la Faculté de droit, met l'accent sur l'évolution constitutionnelle de la relation entre le Québec et les peuples autochtones. Selon lui, des mutations profondes ont marqué cette relation depuis une quarantaine d'années. "Notre rapport aux premiers peuples, écrit-il, a évolué au point de nous faire passer d'une relation typiquement coloniale à une dynamique constitutionnelle d'interdépendance qui sera peut-être elle-même le prélude d'un mouvement, dans les prochaines décennies, vers une constitution de type postcolonial, c'est-à-dire fondée sur le principe d'égale dignité des nations." Selon lui, l'entente de principe intervenue en 2004 entre certaines communautés innues, d'une part, et le Québec et le Canada, d'autre part, va dans ce sens.

Deux trames narratives
Quelles images du Québec le cinéma québécois véhicule-t-il? Comment la question identitaire est-elle posée ou s'exprime-t-elle? En réponse à ces questions, Christian Poirier, chargé de cours au Département de science politique, explique dans son essai que deux trames narratives, la tragédie et l'émancipation, parcourent la cinématographie québécoise depuis les années 1960. "Notre corpus filmique, écrit-il, comprend deux récits identitaires principaux, soit un récit de l'"empêchement d'être" et un récit de l'"enchantement d'être"." Le premier, tragique, est un récit du manque et du vide "où l'essence identitaire est recherchée par une fermeture à la question ouverte posée par l'identité". Entre la mer et l'eau douce (1967), La femme de l'hôtel (1984) et Eldorado (1995) en sont des exemples. Le second, "sorte de récit de l'accomplissement et de l'ambivalence positivement assumée", montre une image plus diversifiée de l'identité. Cette image intègre de nombreuses références et représente le passé de manière plus positive. La vie heureuse de Léopold Z (1965), Les beaux souvenirs (1982) et Le confessionnal (1995) en témoignent. Selon Christian Poirier, le second récit a gagné en importance sur le récit mélancolique, ces dernières années, mais sans le remplacer ni le marginaliser. "Il semble, en fait, que la richesse et l'originalité du cinéma québécois tiennent précisément à la tension qui existe entre ces deux trames narratives", indique-t-il.