Au fil des événements
 

3 novembre 2005

   

Université Laval

L'histoire comme opium

L'étudiant au doctorat Carl Déry s'est fait les dents sur le conflit sino-anglais de 1840 à 1842

par René Larochelle

Lors de la période de questions de ce premier colloque qui portait exclusivement sur la Chine à l'Université Laval, les participants ont eu droit à toute une surprise en voyant un étudiant se lever et se mettre à converser en chinois avec l'un des conférenciers provenant de Chine, comme s'il s'agissait là de la chose la plus naturelle du monde. Et pour cause: Carl Déry s'est mis à l'étude de la langue chinoise alors qu'il étudiait à la maîtrise en histoire à l'Université Laval et n'a cessé de se perfectionner depuis. Son premier contact avec le chinois s'est effectué à l'École de langues. Muni de cette base solide, le jeune homme s'est envolé pour la Chine, à l'Université de Chongqing, où il a séjourné deux ans.

"Je suis tombé en amour avec la Chine en arrivant là-bas, dit Carl Déry qui y a d'ailleurs rencontré la femme de sa vie. Je me sens chez moi dans ce pays. C'est un sentiment qui ne s'explique pas." Quand on demande au jeune historien de parler de ce qui a déclenché cette attirance, la réponse ne fuse pas instantanément. "Je faisais mon baccalauréat en histoire, et j'avais remarqué qu'il n'y avait presque rien sur la Chine, dit-il. Je me suis mis à lire et à me documenter. C'est tout." De fil en aiguille, Carl Déry entreprend un mémoire de maîtrise sur les relations entre la Chine et l'Angleterre aux 18e et 19e siècles. Il y aborde entre autres la question du rôle des facteurs politiques dans le déclenchement du conflit sino-anglais de 1840-1842, mieux connu sous le nom de guerre de l'Opium.

Le feu aux poudres
"On s'entend généralement pour dire que l'Angleterre aurait déclenché le conflit afin de promouvoir la liberté commerciale en Chine, très fermée à l'époque, et surtout, afin de pouvoir continuer à y vendre de l'opium, explique Carl Déry. Finalement, on en revient à cette idée incontournable de l'appât du gain des impérialistes occidentaux comme facteur dominant ayant mené à la guerre." Tout n'est pas faux, mais la réalité est plus complexe. En 1839, alors que l'opium tue à petit feu la population attirée par la "fée brune", le commissaire impérial Lin Zixu décide de fermer le port de Canton, le seul accessible au commerce étranger, mettant du coup le feu aux poudres. Pire, il fait saisir, sur un bateau anglais, 20 000 caisses d'opium et les détruit sans autre forme de procès. Outrés, les Anglais déclarent que le geste est une insulte à l'endroit de la Couronne britannique. La première guerre de l'Opium vient de débuter. S'ensuivra l'ère des concessions, soit la création d'enclaves étrangères en terre chinoise. Pour pénétrer plus avant dans le pays et poursuivre le commerce en Chine, les Anglais et les Français trouveront un autre prétexte, ce qui donnera lieu à la deuxième guerre de l'Opium.

"Entre la Chine et l'Angleterre de 1840, raconte Carl Déry, il y a eu un choc culturel phénoménal, lié à des systèmes économiques mais surtout politiques bien distincts qui répondaient à des considérations pratiques immédiates, et non à des traditions millénaires complètement opposées l'une de l'autre, comme on l'a longtemps cru et enseigné." En attendant de repartir pour le Céleste Empire d'ici deux ou trois ans, le jeune homme tâche de ne pas y perdre son chinois tout en poursuivant des études de doctorat. "Pour apprendre le chinois, il ne faut pas essayer de comprendre", se plaît-il à dire. Chose certaine, l'histoire de la Chine continue d'être l'opium de Carl Déry.