Au fil des événements
 

3 novembre 2005

   

Université Laval

Chocs et dialogues des civilisations


Un colloque international sur la Chine, organisé par le Département d'histoire, jette un peu de lumière sur ce géant en émergence

par Renée Larochelle

Napoléon Bonaparte a vu juste lorsqu'il déclaré un jour: "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera". De fait, avec ses 1,3 milliard d'habitants, la Chine connaît depuis une vingtaine d'années une croissance économique et commerciale spectaculaire. Responsable de plus de 6 % des exportations manufacturières dans le monde, le pays s'inscrit au troisième rang mondial pour les sommes dépensées en recherche, science et technologie. Comptant parmi les plus importants partenaires commerciaux de ce nouveau géant, le Québec et le Canada ont tout intérêt à mieux connaître tout ce qui touche de près ou de loin à la Chine.

C'est dans cet esprit que s'est tenu un colloque international ayant pour thème "Entre la Chine et l'Occident. Chocs et dialogues des civilisations", le 21 octobre, au pavillon Palasis-Prince. Organisé par Shenwen Li, professeur au Département d'histoire, ce colloque a réuni une centaine de personnes dont la majorité étaient étudiants et étudiantes en relations internationales. Les conférencières et conférenciers, eux, venaient de France, de Chine, du Québec et du Canada. L'un des faits saillants de la rencontre a été que, pour les étrangers, il n'a jamais été facile de pénétrer l'Empire du Milieu, en somme de forcer les portes de ce pays jadis résolument tourné vers lui-même.

Des échanges conflictuels
Professeur au Département d'histoire à l'Université d'Ottawa, Jean-Guy Daigle a souligné que, vers 1900, il y a donc plus de 100 ans, les rapports entre la population chinoise et les représentants des nations occidentales en Chine étaient marqués par de multiples difficultés, rendant les échanges tantôt ambigus tantôt conflictuels. On trouve des traces de ces différends dans l'abondante documentation laissée par les marchands, les consuls et les missionnaires ayant séjourné en Chine à cette époque.

Affichant une aversion instinctive pour les machines, les Chinois résistent ainsi à l'implantation des filatures de vêtements sur leur territoire, donnant des sueurs froides aux marchands étrangers qui veulent percer le marché. Du côté des échanges diplomatiques, les rapports donnent dans le superficiel, les consuls venus d'ailleurs se heurtant plus souvent qu'autrement à des visages fermés. Mais c'est en matière de religion que les Chinois se montrent le plus réfractaires, les missionnaires incarnant à leurs yeux la présence dérangeante par excellence, celle qui tente de les éloigner du culte des ancêtres en essayant de les convertir au christianisme, eux les illustres sujets du Fils du Ciel. Ce qui n'empêchera pas la centaine de missionnaires jésuites québécois qui seront envoyés en Chine entre 1920 et 1955 de parvenir à développer des liens avec les Chinois et de contribuer à une meilleure compréhension entre les deux peuples, a souligné Shenwen Li.
Autre exemple de percée timide du Québec en Chine: la littérature québécoise, à laquelle une partie des universitaires chinois commence à s'intéresser, a révélé Min Su, chargée de cours au Département de langues, linguistique et traduction. Toutefois, la littérature québécoise y demeure peu connue et est encore considérée comme un prolongement de la littérature française. Si les Yves Beauchemin, Gabrielle Roy, Anne Hébert et Félix Leclerc figurent parmi les auteurs traduits, c'est la littérature jeunesse qui a la cote en Chine. Les romans publiés par La Courte Échelle que signent Ginette Anfousse et Gilles Gauthier s'y vendent en effet très bien.

Histoire de thé
Connaissez-vous l'histoire du thé? Katie Boulet, du Département d'histoire, a relaté un événement qui allait changer le cours de la boisson la plus populaire au monde, soit l'extraordinaire expédition du botaniste écossais Robert Fortune en Chine au milieu du 19e siècle. But de l'opération: découvrir les secrets de la fabrication et de la culture du thé dont la Chine détient le monopole commercial à l'époque. Mandaté par le Comité du thé en Inde pour aller espionner les Chinois, Robert Fortune réussira avec brio sa mission, ramenant en Angleterre des milliers de plants de thé, avec le résultat que la Chine perdra peu à peu l'exclusivité de ce marché.
Dans un registre plus léger, Zhi'an Li, doyen de la Faculté d'histoire de l'Université Nankaï en Chine, a relancé une question qui divise chercheurs occidentaux et historiens chinois: Marco Polo (1254-1324) est-il oui ou non allé en Chine? Les descriptions exotiques que le célèbre voyageur vénitien a faites dans le Livre des merveilles du monde, au retour de son séjour en Chine, sont-elles le fruit de son imagination ou pure réalité? Pour Zhi'an Li, il est clair que Marco Polo a non seulement vécu en Chine, mais qu'il a aussi occupé des fonctions importantes auprès de l'empereur mongol Kubilaï Khan, petit-fils de Genghis Khan. Le fait que Marco Polo ne dise pas un mot sur les idéogrammes chinois ou sur les us et coutumes à table, notamment l'utilisation des baguettes, n'y change rien. La question continue de susciter la controverse.

Pensée et sagesse
En Chine, c'est toujours la philosophie du monde occidental qui sert de modèle de référence, a révélé Anna Ghiglione, professeure au Département de philosophie de l'Université de Montréal. En clair, on enseigne Platon et Socrate dans les écoles, mais pas le philosophe Confucius, dont les enseignements et les idées ont pourtant influencé toute la civilisation chinoise. Toute se passe comme si les Occidentaux avaient en quelque sorte "colonisé" la pensée traditionnelle chinoise, estime Anna Ghiglione. Ce n'est pas mieux en Occident où, pour parler de philosophie chinoise, on emploie les termes de "pensée" et de "sagesse". Si ces deux vocables ne sont pas contestables en soi, ils laissent sous-entendre que la pensée chinoise est inaboutie au plan de l'élaboration intellectuelle, ce qui n'est pas le cas, a indiqué Anna Ghiglione. En revanche, les philosophies dites orientales n'ont jamais été aussi populaires auprès de millions de personnes qui cherchent un sens à leur vie.