Au fil des événements
 

20 octobre 2005

   

Université Laval

La CNN du Moyen-Orient

La chaîne d'information continue Al-Jazira a fait souffler un vent de modernité sur le monde arabe

par Yvon Larose

"Avec la venue d'Al-Jazira, le monde arabe a cassé ce complexe d'infériorité qu'il entretenait à l'égard des sources d'information occidentales, souligne Abderrahim Foukara, correspondant du réseau Al-Jazira à l'ONU. Le chemin parcouru depuis par les médias dans le monde arabe est vraiment énorme. De consommatrice de nouvelles, la région s'est transformée en région productrice de nouvelles." Abderrahim Foukara a participé, le vendredi 14 octobre au pavillon Charles-De Koninck, à un colloque sur Al-Jazira, la chaîne de télévision d'information continue en langue arabe qui émet par satellite à partir du Qatar. Cette activité était présentée par l'Institut québécois des hautes études internationales, en collaboration avec le Département d'information et de communication.

Une information non censurée
Créée en 1996 par l'émir du Qatar, Al-Jazira, une société privée, est aujourd'hui la première chaîne d'information du monde arabo-musulman. Sa programmation diversifiée, diffusée dans une trentaine de pays, attire entre 40 et 50 millions de téléspectateurs à toutes les 24 heures. Cette grande popularité s'explique par une information de qualité non censurée par les pouvoirs politiques. Cette avancée démocratique s'accompagne d'une liberté de ton qui aborde les sujets les plus tabous dans les sociétés arabes, des sociétés caractérisées par leur immobilisme. Par exemple: la persécution des dissidents politiques.

Surnommée "la CNN du monde arabe", Al-Jazira a comme devise "L'opinion et son contraire". L'émission phare de la chaîne est sans contredit "La direction opposée", un débat hebdomadaire qui met aux prises deux interlocuteurs aux positions contradictoires. "L'émission, animée par Fayçal Al Kassim, est la plus controversée et la plus regardée avec un auditoire de plus de 50 millions de téléspectateurs, indique le journaliste Jean-Michel Leprince, de la Société Radio-Canada, un des participants à la table ronde du colloque. La devise de l'animateur est: "Si on me donne un mètre de liberté, j'en prends deux."" Au cours d'un reportage sur Al-Jazira, en 2003, Jean-Michel Leprince s'était fait dire par la coordonnatrice des nouvelles Dima Khatib que la chaîne faisait l'objet de multiples critiques. "On se fait accuser par tous les régimes arabes d'être des agents sionistes, et par Israël et les États-Unis de soutenir Oussama Ben Laden. On ferme nos bureaux extérieurs. Nos correspondants sont expulsés, voire emprisonnés. Cinq ambassadeurs arabes ont quitté le Qatar en guise de protestation. Tout le monde nous critique. Alors on doit faire quelque chose de juste."

Un témoin privilégié
Dès 1998, Al-Jazira acquiert une grande notoriété dans le monde arabe en couvrant, depuis l'Irak, l'opération militaire américano-britannique "Renard du désert". En septembre 2000, la chaîne couvre la deuxième Intifada palestinienne. Dans les débuts, elle donne la parole aux Israéliens comme aux Palestiniens. Par la suite, elle cède aux pressions de l'opinion publique arabe et limite les interviews aux porte-parole palestiniens. Al-Jazira est présente en Afghanistan depuis 1998. En 2001, elle filme le dynamitage, par les talibans, des fameux bouddhas de Bamiyan. Puis, elle couvre les bombardements américains consécutifs aux attaques terroristes du 11 septembre aux États-Unis. Al-Jazira diffuse les messages du réseau terroriste Al-Qaida. Dans le conflit irakien, Al-Jazira choque à l'occasion en montrant des enregistrements vidéo d'otages capturés par des rebelles puis décapités.

Aujourd'hui, Al-Jazira a des concurrentes, notamment Al-Arabiya, à Dubai, aux Émirats arabes unis. Preuve ultime que la chaîne de télévision du Qatar a acquis ses lettres de noblesse, et pas seulement dans le paysage audiovisuel international: une enquête récente, aux dires de Jean-Michel Leprince, la place au cinquième rang des marques de commerce les plus respectées au monde, derrière des sociétés comme Apple, Google, Ikea et Starbuck.