Au fil des événements
 

6 octobre 2005

   

Université Laval

De l'ombre et de la lumière

Pour Robert Lepage, la création passe par le jeu subtil de l'illusion

par Renée Larochelle

"Que ce soit au cinéma, au théâtre ou en littérature, la plus belle chose au monde, c'est la simplicité." Venant du metteur en scène Robert Lepage, qu'on accuse parfois d'utiliser les nouvelles technologies au détriment du propos, en somme de privilégier la forme aux dépens du fond, la phrase a de quoi surprendre. C'est pourtant ce qu'a affirmé l'un des artistes actuellement les plus en vue de la planète aux étudiants venus l'entendre le mardi 4 octobre au pavillon Charles-De Koninck. Invité par le Département des littératures à s'exprimer sur les effets spéciaux dans le processus de création, Robert Lepage y est plutôt allé par petites touches impressionnistes, parlant de ses propres expériences, tout en y intégrant les traits originaux de son génie tranquille.

"La technologie commence à l'heure où l'homme a froid et qu'il doit faire du feu pour se réchauffer, créant ainsi spontanément un jeu d'ombre et de lumière, dit Robert Lepage. À travers les âges, le jeu se complexifie et le feu de joie de l'homme des cavernes devient une façon de s'exprimer, de créer. Aujourd'hui, un film n'est toujours qu'un jeu d'ombre et de lumière." Et le dramaturge de rappeler ses débuts, alors que dans le spectacle Vinci, en 1984, les "nouvelles technologies" se limitaient "à deux micros et à quatre lampes de poche". Mais les temps ont changé et Robert Lepage a créé La face cachée de la lune qui comporte son lot d'effets spéciaux, qu'il s'agisse de la pièce de théâtre ou du film. Comme pour la télévision couleur au début des années 1970 et plus tard pour l'ordinateur, les nouvelles technologies finissent toujours par se démocratiser. Des effets, qui coûtaient beaucoup d'argent à réaliser il y a quelques années, sont beaucoup moins onéreux aujourd'hui. "On crée souvent les plus belles choses avec l'énergie du désespoir, insiste Robert Lepage. Par contre, quand les possibilités sont là, il faut choisir entre plusieurs technologies, et c'est ce qui est le plus difficile."

La modification
De la même façon qu'il utilise la création évolutive au théâtre, méthode qui consiste à peaufiner le spectacle au fil des représentations, Robert Lepage souhaite que ses films puissent être en quelque sorte retouchés. Le tournage sur pellicule "barrant" le film à tout jamais, le tournage sur support numérique demeure la voie par excellence pour que l'oeuvre puisse être modifiée, si besoin est. C'est d'ailleurs le tour de force qu'a réalisé le metteur en scène et son équipe en 2003, à cinq jours de la présentation de La face cachée de la lune à un important festival de cinéma allemand, pour lequel il a remporté le Grand Prix de la critique.

"Lors d'une projection privée, nous nous sommes aperçus qu'il fallait changer l'ordre de quelques scènes pour pallier une sorte de baisse d'énergie dans le film, ce qui a pu se faire très facilement, explique Robert Lepage. Outre la liberté d'action qu'il procure, le tournage sur support numérique nous libère également des aléas de la distribution. Je peux distribuer mes films partout dans le monde, sans nécessairement passer par un distributeur qui, dès qu'il a les bobines d'un film sous le bras, peut partir sans demander son reste. Par ailleurs, il existe des milliers de films dans le monde, peut-être des chefs-d'oeuvre, qui dorment sur des tablettes, faute d'avoir trouvé quelqu'un pour les distribuer."

Pendant que La Trilogie des dragons triomphe à Paris et à Londres 20 ans après sa création, Robert Lepage se demande toujours comment il peut faire pour suivre son public, particulièrement au théâtre. "Le public s'ennuie parfois au théâtre, habitué à ce que tout aille vite au cinéma comme dans la vie. Il est familier des vidéoclips, des retours en arrière, il comprend tout très vite. C'est pour ça que le théâtre doit emboîter le pas." Faut-il donc à tout prix donner au public ce qu'il veut? "Pas nécessairement, répond l'artiste. Mais quand on se donne la peine de raconter une histoire, on doit intégrer son lecteur, le faire entrer dans le jeu." Tout en sachant qu'il ne l'atteindra jamais, Robert Lepage affirme poursuivre une quête, celle de la perfection. Et ce n'est pas une illusion.