Au fil des événements
 

29 septembre 2005

   

Université Laval

La loi du plus faible

Le cerf de Virginie aurait mis K.-O. l'ours noir de l'île d'Anticosti

par Jean Hamann

Le ring: Anticosti. Dans le coin gauche: un omnivore indigène, l'ours d'Amérique. Dans le coin droit: un herbivore introduit, le cerf de Virginie. L'enjeu: survivre. Début du combat: 1896, alors que 220 cerfs provenant du continent sont relâchés sur l'île. Dès le début de l'affrontement, le cerf bondit. Sa population dépasse les 50 000 dans les années 1930. Pendant ce temps, l'ours titube et sa population plonge. Le cerf frappe de plus belle. À la fin des années 1960, ses effectifs atteignent entre 60 000 et 120 000 têtes. Pendant ce temps, l'ours, lui, va au tapis pour le compte de dix. Depuis 1998, aucun ours ni aucune manifestation de sa présence n'ont été signalés sur Anticosti. Le poids lourd a été éradiqué de "son" île par un poids léger.

Pareil scénario, où un grand herbivore déloge d'un vaste écosystème une population bien portante d'omnivores, serait sans précédent dans la littérature scientifique, signale Steeve Côté, professeur au Département de biologie et chercheur au Centre d'études nordiques. Que s'est-il donc passé au début des années 1900 pour expliquer pareil revirement? Une chasse à l'ours trop intensive? Peu de chance, répond l'expert. "C'est une grande île et il y avait seulement quelques kilomètres de route lorsque le déclin de l'ours a commencé. L'impact de la chasse a dû se limiter à la région immédiate de Port-Menier." La maladie alors? "On n'en connaît aucune qui aurait pu décimer la population d'ours à ce point", répond-il. Les coupes forestières? "Elles touchaient à peine 5 % de l'île."

Steeve Côté a sa petite idée sur ce qui a pu causer cet événement inédit dans le monde des grands mammifères. Sa thèse a été jugée suffisamment sérieuse pour que la revue scientifique Conservation Biology lui ouvre les pages de son dernier numéro. En deux mots, le professeur Côté soutient que le cerf, cette machine à brouter, a décimé la strate herbacée des forêts d'Anticosti, privant ainsi l'ours des petits fruits indispensables à son alimentation automnale. "Avant l'arrivée du cerf, il n'y avait que deux mammifères qui se nourrissaient de végétaux sur Anticosti: l'ours noir et la souris sylvestre. Les cerfs ont décimé les plantes qui produisent la principale source d'alimentation de l'ours à la fin de l'été et à l'automne." En captivité, un ours de 100 kg à qui on offre des petits fruits à volonté peut en engloutir jusqu'à 35 kg par jour. La consommation de feuillage ne parvient pas à répondre aux besoins énergétiques de cette bête puisqu'elle ne digère pas efficacement les aliments riches en fibres.

Pour appuyer sa thèse, le chercheur, associé à la Chaire CRSNG-Produits forestiers Anticosti, et ses étudiants ont réalisé un vaste inventaire des framboisiers, ronces, gadelliers, bleuets et cornouilliers du Canada trouvés sur l'île en 2004. Selon leurs données, on trouvait alors 0,28 fruits/m2. Or, d'autres études ont montré qu'à des densités inférieures à 66 fruits/m2 les ours ne parviennent pas à accumuler suffisamment de réserves pour passer l'hiver et allaiter leurs petits.
À la lumière de ces données, il serait illusoire de compter sur l'ours pour contrôler la population de cerfs sur Anticosti, même s'il se nourrit de jeunes faons au printemps. "La densité des petits fruits est 235 fois trop faible pour y maintenir une population d'ours, fait valoir Steeve Côté. Dans les conditions actuelles, toute tentative visant à réintroduire cette espèce sur Anticosti est vouée à l'échec."