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22 septembre 2005

   

Université Laval

Courbes dangereuses

La dispute opposant les scientifiques et les fabricants d'implants mammaires a entravé la mise au point de produits sécuritaires

par Jean Hamann

Au cours des 20 dernières années, les querelles entre les fabricants de prothèses mammaires et les chercheurs préoccupés par la santé des femmes ont retardé la mise au point d'implants fiables et sécuritaires, soutient le spécialiste des biomatériaux Robert Guidoin. "Les autres domaines de l'implantologie ont connu des progrès spectaculaires depuis deux décennies, mais du côté des implants mammaires, nous ne sommes guère plus avancés qu'en 1980", avance le professeur de la Faculté de médecine, qui prépare un livre sur la question.

Les travaux de Robert Guidoin font partie des éléments qui ont mis le feu aux poudres. Son équipe a démontré que les prothèses au gel de silicone Meme, implantées chez 12 000 Canadiennes, peuvent se désagréger, se mêler aux tissus, et libérer un produit potentiellement cancérigène dans l'organisme humain. La controverse a amené le fabricant de cette prothèse, Bristol-Myers Squibb, à retirer son produit du marché en 1991. De son côté, le gouvernement canadien a imposé un moratoire sur l'utilisation des prothèses au gel de silicone. Toutefois, depuis le printemps dernier, un comité fédéral étudie la pertinence d'autoriser une version améliorée de ces implants.

Au moment où ces discussions ont cours, Robert Guidoin revient à la charge. Dans un récent numéro du Journal of Materials Science: Materials in Medicine, il publie avec ses collègues Marie-France Guidoin et Ze Zhang, et un groupe de chercheurs français et bulgares, des données montrant que 18 implants mammaires de différents types, prélevés chez 9 patientes, présentent tous un même problème après 20 ans d'usage. Le silicone s'échappe de l'implant et s'infiltre dans les tissus et à l'intérieur des cellules de la patiente; s'ensuivent une nécrose et une minéralisation. "La formation de tissu fibreux et la minéralisation de l'implant semblent des réactions inévitables de l'organisme en présence de ce corps étranger, analyse Robert Guidoin. Les nouveaux modèles d'implants provoquent peut-être moins de minéralisation, mais il est improbable qu'ils puissent l'éliminer complètement." Les fabricants de prothèses mammaires affirment le contraire, mais le professeur Guidoin peut difficilement en juger puisque les améliorations apportées au produit constituent des secrets industriels.

Garder la tête froide
Par ailleurs, la durée de vie des implants devrait idéalement dépasser le nombre d'années qui reste à la vie des patientes. Dans les faits, il semble que l'on soit loin de cet objectif, à plus forte raison depuis que les jeunes femmes recourent à cette chirurgie. Au moment où plus de femmes que jamais passent sous le bistouri pour une augmentation mammaire, il vaudrait la peine d'évaluer les risques qu'elles courent réellement, plaide le chercheur. Malheureusement, la collaboration avec les fabricants semble difficile. "Un scientifique qui ose soulever des doutes sur les implants est traité de bigot et ses travaux sont considérés comme de la mauvaise science", déplore Robert Guidoin, qui a goûté à cette médecine.

Le chercheur souligne qu'il est difficile de garder la tête froide dans un dossier qui comporte une telle charge émotive. Les patientes sont fières de leur nouvelle poitrine, les fabricants d'implants et les plasticiens y trouvent leur profit, de sorte que les chercheurs qui arrivent avec de mauvaises nouvelles ne sont pas bien accueillis, constate-t-il. "Je ne suis pas contre les implants mammaires, insiste le chercheur, mais il faudrait s'assurer que ces produits sont sécuritaires. Présentement, on ne le sait pas parce qu'il n'y a pas eu d'études cliniques indépendantes." À l'invitation de Santé Canada, Robert Guidoin se rendra à Ottawa à la fin septembre pour exposer son point de vue. "Je vais présenter des données inédites qui risquent de faire beaucoup de bruit", promet-il.