Au fil des événements
 

8 septembre 2005

   

Université Laval

Pouvoir intime

Pour des femmes immigrantes ayant vécu la guerre, parler peut donner une nouvelle vie

par Renée Larochelle

Avant la guerre, leur vie était douce, belle et tranquille. Du jour au lendemain, tout a basculé. Venues s'établir au Québec, elles tentent tant bien que mal de reprendre leur existence en main. S'il leur est difficile de parler de ce qu'elles ont vécu, prendre la parole illustre cependant leur profond désir de reprendre du pouvoir sur leur vie.

C'est l'une des conclusions à laquelle en est venue Marie-Ève Charté, au terme de son mémoire en service social portant sur la trajectoire de femmes immigrantes ayant vécu dans un contexte de guerre ou de terrorisme. Pour les fins de sa recherche, Marie-Ève Chartré a interviewé neuf femmes dont trois provenaient d'Afrique, cinq d'Amérique latine et une du continent européen. Adressées par des intervenants des milieux communautaire, public et privé, ces femmes étaient invitées à parler des étapes marquantes de leur vie, avant, pendant et après le conflit.
"Peu importe leur pays d'origine ou le contexte particulier du conflit armé, la trajectoire des femmes se ressemble, explique Marie-Ève Charté. Elles font une description très positive de leur vie avant que le conflit n'éclate. Cette tendance à l'idéalisation est suivie d'une période de négation lorsque la guerre survient. Du jour au lendemain, elles ont l'impression que tout bascule."

Mères avant tout
Alors que les hommes sont directement impliqués dans les conflits armés, les femmes, elles, voient leurs tâches quotidiennes s'intensifier et doivent s'organiser pour faire vivre la famille avec très peu de ressources. Pour passer à travers l'horreur du quotidien, les femmes vont s'accrocher à Dieu, mettre sur pied des groupes d'entraide et se consacrer à des tâches humanitaires. Le rôle de soutien et de maintien des relations qu'elles jouent traditionnellement dans les sociétés patriarcales se trouvera donc renforcé. "La place des enfants dans la vie de ces femmes est centrale, souligne Marie-Ève Chartré. On sent dans leurs propos qu'elles n'auraient pas survécu ou encore qu'elles seraient restées dans la zone de conflit si ce n'avait été de leurs enfants.

Une fois arrivées au Québec, après un long et difficile processus d'immigration, les femmes n'ont pas la vie facile. Après avoir vécu l'oppression économique, ethnique et sexuelle dans leur pays, elles font ainsi face à l'isolement, baignant dans une culture étrangère. Espérant le meilleur pour elles et leurs enfants, elles souhaitent seulement vivre en paix, résignées en quelque sorte à être heureuses. "La force intérieure de ces femmes est incroyable", révèle Marie-Ève Chartré qui affirme avoir beaucoup appris en rencontrant ses interlocutrices venues d'ailleurs. "Avec le recul que m'a donné l'expérience, je peux comprendre qu'une femme qui a vécu l'horreur et la violence et qui a dû s'exiler pour survivre n'ait pas envie de s'intégrer tout de suite dans son pays d'accueil ou d'en apprendre la langue. Je peux comprendre qu'elle ait envie de côtoyer des gens de sa communauté, qu'elle prenne le temps de vivre et de s'adapter."