Au fil des événements
 

1er septembre 2005

   

Université Laval

Femmes du Sud et femmes du Nord

Une rencontre intense au camp Qilalugaq permet de débusquer, derrière les statistiques, la vie quotidienne difficile des Inuites du Nunavik

par Pascale Guéricolas

Professeure à la Faculté de droit et chercheure spécialisée sur les questions qui touchent les femmes ou sur les questions de genre, Louise Langevin n'a rien d'une campeuse dans l'âme. Il y a quelques semaines, elle a pourtant passé plusieurs jours sous une tente perdue dans la toundra vers le soixantième parallèle, non loin de Puvirnituq et de la baie d'Hudson, en compagnie d'une vingtaine d'autres participantes du camp Qilalugaq ou Béluga. Ce camp était financé grâce au Fonds Claire L'Heureux-Dubé pour la justice sociale. D'ailleurs cette juge retraitée de la Cour suprême, actuellement juge en résidence à la Faculté de droit de l'Université Laval, était aussi de l'aventure. Des universitaires, une journaliste du Devoir, une représentante du parti Option citoyenne et des femmes inuites de quatorze villages dispersés sur un territoire de 500 000 kilomètres carrés s'étaient en effet réunies pour parler de l'inceste, de l'alcoolisme, de la violence et des abus sexuels qui constituent le quotidien de nombre de femmes des communautés dans le Grand Nord québécois .

Mis sur pied à l'initiative de Marie-Claude Prémont, vice-doyenne à la Faculté de droit de l'Université McGill, le camp Béluga n'avait rien d'une réunion habituelle. Les femmes inuites ont tenu en effet à rencontrer les femmes blanches sur leur territoire, en renouant avec leurs traditions ancestrales. Ce qui veut dire que toutes campaient dans des tentes traditionnelles et que le caribou, l'omble de fontaine et le phoque revenaient souvent au menu pour celles qui le désiraient, une façon peut-être de faciliter leur prise de parole. Bien sûr, les terribles statistiques sur la réalité inuite concernant le taux de suicide galopant, la violence conjugale et l'inceste sont malheureusement très connues. Cependant, écouter une femme raconter son calvaire à vivre sous le même toit que l'agresseur de son enfant car l'espace manque, ou une autre confier son désarroi devant le suicide de son fils voué aux enfers par le pasteur du village, n'a rien à voir avec la lecture de chiffres. Certaines réalités sautent aux yeux également en rencontrant celles qui vivent en direct ces drames.

Une religion culpabilisante
"J'ignorais que la religion était aussi omniprésente dans ces communautés, remarque Louise Langevin. Chaque village compte une ou plusieurs églises anglicanes et leur discours semble oppressif envers les femmes." Cette juriste féministe dénonce ainsi le fait que les responsables des églises poussent les femmes à pardonner à leurs agresseurs et les dissuadent de porter plainte. Des pasteurs vont même jusqu'à dire à leurs ouailles qu'un époux a le droit de battre son épouse. Le désarroi des aînées de la communauté vis-à-vis leur descendance l'a frappée également. "Une grand-mère nous a confié qu'elle se sentait en vacances au camp Beluga, car elle n'en peut plus de s'occuper de ses petits-enfants qui ne jurent que par les Game Boy et le Nintendo." Fréquemment, en effet, les parents, souvent très jeunes, abandonnent leurs enfants pour boire ou se droguer en toute tranquillité, et les fractures intergénérationnelles se creusent au sein des communautés.

Louise Langevin a pu également mesurer la difficulté pour ces femmes d'accéder aux ressources offertes en théorie à tous les Canadiens. Les juges itinérants qui visitent de temps en temps des villages situés à plusieurs heures d'avion du reste du Québec n'ont pas le temps de traiter tous les cas. De plus, les habitants de ces localités ne disposent pas d'un nombre suffisant de travailleurs sociaux spécialisés pour leur venir en aide. "Je m'inquiète des retombées éventuelles de ce camp qui pourrait ne représenter qu'une goutte d'eau dans un océan de problèmes, remarque Louise Langevin. C'est très difficile pour ces femmes de changer le cours des choses, car elles ne disposent pas d'organisations capables de les soutenir. Il n'existe plus, par exemple, d'Association des femmes inuites du Nunavik par manque de financement." Au camp, les participantes ont quand même convenu de la nécessité de préparer un manifeste demandant aux responsables de chaque village que cesse la violence faite aux femmes. Adepte du franc-parler, Claire L'Heureux-Dubé a conseillé aux femmes inuites d'envoyer un message clair, constitué de phrases-chocs. "Vous avez la force, et les changements passent par vous", a-t-elle ainsi affirmé aux femmes inuites réunies.