Au fil des événements
 

1er septembre 2005

   

Université Laval

La Laurentie revisitée

Le dernier tome de La vie littéraire au Québec redonne vie aux fantômes des gens de plume du tournant du dernier siècle et questionne certaines mythes sur la littérature d'ici

par Pascale Guéricolas

Ouvrir le dernier volume de La vie littéraire au Québec, réalisé par une douzaine de chercheurs, dont cinq de l'Université Laval rattachés au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoise (CRILCQ), c'est un peu comme se mettre le nez dans les papiers intimes de nos aïeux qui jusque-là nous paraissaient figés pour l'éternité sur les rigides portraits de famille. Tout d'un coup, les acteurs littéraires d'un épisode de l'histoire québécoise s'animent avec leurs aspirations, leurs disputes, leurs contradictions. Au passage, certains mythes sur la littérature d'ici, qui aurait inventé le roman régionaliste, en prennent pour leur rhume, tout comme la prétendue uniformité masculine des auteurs. Les querelles entre écrivains exotiques attirés par la modernité, et ceux plus nationalistes se rattachant à la tradition canadienne française s'étalent au grand jour. Retour vers la Laurentie d'il y a un siècle, une des façons d'appeler alors le territoire où les Canadiens français résidaient.

Les quatre premiers volumes de La vie littéraire au Québec traçaient le portrait d'une littérature en plein envol depuis les premiers écrits en 1764 produits pour le marché local. Le tome 5, dirigé Denis Saint-Jacques et Maurice Lemire, s'intéresse pour sa part à une période charnière d'un Québec en pleine industrialisation et mutation de l'identité nationale, celle du début du 20ème siècle. Il s'ouvre donc en 1895, année de la fondation de l'École littéraire de Montréal et de l'arrivée d'une nouvelle génération d'écrivains, pour se clore en 1918 où un petit groupe d'esprits éclairés fonde Le Nigog, la première revue d'art résolument moderne publiée au Québec. De cette époque, on a bien sûr retenu les noms d'Émile Nelligan, passé à la postérité comme le poète maudit, et de Louis Hémon, l'auteur de Maria Chapdelaine. Pour avoir une vision plus juste de l'effervescence de la vie intellectuelle à cette époque, il faut aussi se rappeler que plusieurs quotidiens et des hebdomadaires culturels prennent alors leur envol. De nombreux journalistes, comme Olivar Asselin et Arsène Bessette, peuvent alors vivre de leur plume, ainsi que quelques femmes.

"Avec l'expansion de la presse libérale, un premier contingent féminin apparaît, ce qui demeure un fait encore peu connu, précise Denis Saint-Jacques. Ces femmes journalistes tiennent des chroniques, mais fondent aussi leurs propres publications comme Robertine Barry avec Le journal de Françoise ou Georgina Bélanger (Pour vous mesdames). Surtout spécialisées dans les questions féminines, ces rédactrices explorent aussi le genre théâtral et pratiquent un féminisme qui pourrait sembler très suranné aujourd'hui. Cependant, l'écriture personnelle des chroniques les amènera plus tard à prendre davantage leur place en s'orientant, par exemple, vers la poésie romantique. Les universités commencent également à jouer un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle de ce siècle qui s'ouvre. Camille Roy, critique littéraire et titulaire de la chaire de littérature française de l'Université Laval, va en effet insuffler une nouvelle direction à la littérature canadienne en la dotant d'une identité distincte de celle de sa cousine française. Il contribue aussi à la création du nationalisme régionaliste canadien-français, aux côtés d'Henri Bourassa, le fondateur du Devoir et de Lionel Groulx, l'auteur et l'historien.

En route vers le régionalisme
Auteur du premier manuel sur la littérature canadienne française en 1918, Camille Roy introduit l'enseignement de cette matière au baccalauréat et milite pour une identité rurale traditionnelle. Il prône les vertus du roman régionaliste qui fait l'apologie du monde paysan replié sur la terre, et met à l'honneur les particularités linguistiques des Canadiens français. Un genre que déclineront Lionel Groulx dans ses Rapaillages ou Adjutor Rivard, un professeur de droit de l'Université Laval, à travers des récits brefs évoquant avec nostalgie le temps d'une agriculture autarcique. Un thème repris en poésie par Blanche Lamontagne avec ses Visions gaspésiennes. "Généralement, on pense que ce genre de littérature a été créé ici, alors qu'en fait il s'agit d'un mouvement né en France sous l'influence de la droite et de Maurice Barrès notamment", précise le coordonnateur de La vie littéraire au Québec.

Popularisé par l'auteur français René Bazin avec Le blé qui lève , ce type de fiction dénigre l'industrialisation, la montée en puissance de la ville et l'émigration vers les États-Unis. Il se heurte donc au désir de modernité des "exotiques", de jeunes écrivains montréalais, souvent revenus d'un récent voyage européen, qui refusent de ne puiser leur inspiration qu'au Canada français ou à la campagne, à l'instar des Marcel Dugas, Paul Morin, Guy Delahaye. Peu à peu, ces deux courants littéraires s'opposent, défendant chacun leur vision de l'identité canadienne française. D'un côté, des auteurs surtout présents à Québec se réfèrent constamment à la religion et à l'agriculture pour défendre la particularité francophone, tandis que d'autres à Montréal veulent voler de leurs propres ailes pour devenir une nation moderne. Québec-Montréal, cela ne vous rappelle pas quelque chose?

La vie littéraire au Québec, "Sois fidèle à ta Laurentie" Tome V 1895-1918, sous la direction de Denis Saint-Jacques et Maurice Lemire, Les Presses de l'Université Laval.