Au fil des événements
 

1er septembre 2005

   

Université Laval

De la mélasse au sirop d'érable

Des recherches archéologiques conjointes ouvrent de nouvelles perspectives sur les échanges entre les anciennes colonies de la Guyane française et de la Nouvelle-France

par Pascale Guéricolas

L'histoire n'a pas toujours le même prestige selon le coin de la planète d'où on l'observe. C'est en tout cas ce qu'a constaté l'archéologue Réginald Auger, professeur au Département d'histoire, en collaborant depuis presque dix ans aux fouilles sur l'Habitation de Loyola, une plantation de mille hectares construite au milieu du 17e siècle par les Jésuites en Guyane française. Si les Québécois suivent avec intérêt les découvertes archéologiques portant sur la période de la Nouvelle-France, les Guyanais en Amérique du Sud semblent pour leur part avoir bien moins d'intérêt pour leur passé. "La plupart du temps, ils descendent d'esclaves ou de bagnards du pénitencier de la capitale, Cayenne, explique Yannick Le Roux, du Service régional de l'archéologie de la Guyane. Beaucoup de sites archéologiques ont été détruits car on considérait l'histoire récente comme une période maudite à cause de l'esclavage." Aux yeux de ce chercheur, l'archéologie constitue pourtant un moyen privilégié de rendre la parole aux esclaves qui n'ont pu témoigner de leur expérience dans les textes retrouvés en archives.

Il a donc fallu que l'archéologue déploie bien des efforts pour obtenir le classement historique de l'Habitation de Loyola dont le terrain était convoité par des investisseurs immobiliers. Yannick Le Roux a pu aussi bénéficier de l'expertise développée au Québec et en particulier à l'Université Laval sur l'histoire de la colonisation, une période qui intéresse généralement assez peu les experts de la métropole française. Cette ancienne plantation, en opération de 1664 à 1708, constitue pourtant un modèle du genre avec ses 800 esclaves au service des Jésuites et sa production de sucre, de café, de cacao, de coton. Régulièrement, des étudiants québécois viennent donc prêter main-forte à leurs collègues Guyanais pour dégager les murs de la sucrerie ou découvrir les fondations de l'ancien atelier et du moulin. De son côté, Réginald Auger apprécie de pouvoir envoyer ses étudiants sur un chantier les ouvrant à d'autres modes de pensée que ceux en vigueur en Amérique du Nord.

La place de l'archéologie
"C'est vrai que nous avons pu travailler avec des approches différentes en collaborant avec des Français", témoigne Véronique Forbes. Cette dernière, qui entame sa troisième année au baccalauréat en archéologie, revient tout juste d'un séjour de cinq semaines sur l'Habitation de Loyola en compagnie d'une autre étudiante, Karine Vachon-Soulard. Tout au long de leur stage, elles ont abondamment discuté avec leurs collègues sur l'art et la manière d'enregistrer les données et de faire des dessins sur un chantier, mais aussi sur la place de l'archéologie. "Là-bas, ils ont plutôt tendance à mettre l'archéologie au service de l'histoire alors qu'ici nous considérons cette discipline comme autonome". explique Karine Vachon-Soulard.

Les liens qu'entretenaient la Guyane française et la Nouvelle-France jusqu'à la conquête anglaise intéressent aussi beaucoup les archéologues. "Nous avons trouvé des morceaux d'assiettes sur le chantier de l'Habitation très comparables à celles utilisées ici et importées de France, raconte Réginald Auger. Un étudiant à la maîtrise a même découvert que le fer des pelles et des pioches des esclaves de Guyane provenait des forges du Saint-Maurice." Les recherches conjointes menées sur l'histoire de ces deux anciennes colonies ouvrent donc de nouvelles perspectives sur les échanges qui pouvaient exister il y a quelques siècles entre les Caraïbes francophones et le Québec. Il n'y a qu'à se souvenir de l'importance, dans la cuisine de Nouvelle-France, de la mélasse, un dérivé du sucre, importée notamment de Guyane, pour comprendre que les biens et marchandises circulaient beaucoup entre les Amériques au 16e et au 17e siècles. Tout comme les hommes d'ailleurs puisque les Jésuites, qu'ils soient basés en Guyane ou en Nouvelle-France, poursuivaient le même objectif, celui d'évangéliser les peuples autochtones.