Au fil des événements
 

1er septembre 2005

   

Université Laval

De Bambi à Terminator

Le gentil cervidé est devenu un terroriste environnemental

par Jean Hamann

Au rythme où vont les choses, il ne serait pas étonnant de voir apparaître sous peu une campagne publicitaire dont le slogan serait: "Si vous aimez la nature, abattez un chevreuil". Même l'influente Société Audubon - qui n'est pas exactement un repaire de chasseurs sanguinaires - incite les gens qui visitent son site Web à appuyer la chasse au cerf de Virginie, "la seule façon humanitaire et durable de protéger les écosystèmes contre cette espèce".

Le vent a tourné pour Bambi. L'élégant cervidé au regard si doux est devenu une menace pour la sécurité des Américains - on estime que 1,5 million de collisions auto-cerf surviennent chaque année sur les routes américaines -, un danger pour l'intégrité des écosystèmes forestiers et pour les espèces végétales et animales qui en dépendent, et un ennemi juré des producteurs agricoles et des compagnies forestières. Cette situation a incité les responsables de la Chaire de recherche industrielle CRSNG-Produits forestiers Anticosti à choisir les relations cerf-forêts comme thème central de leur récent colloque international. Une centaine de spécialistes de plusieurs coins du monde ont convergé vers le campus, du 25 au 29 août, et ce qu'ils ont raconté avait de quoi faire dresser les oreilles de n'importe quel cerf.

Terminator
Dale McCullough, de l'University of California à Berkeley, connaît bien les ravages dont sont capables les cervidés. Depuis 40 ans, il étudie les problèmes de surpopulation de cerfs dans plusieurs états américains ainsi qu'au Japon. Même après tout ce temps, il s'étonne encore de la plasticité et de l'adaptabilité de ces animaux. Les opérations de réduction de population de cerfs qu'il a mises de l'avant - et qui lui ont même valu, bien malgré lui, de faire les manchettes nationales à la télé américaine - ont toujours rencontré une forte opposition de citoyens qui entretiennent une vision disneyesque de la bête.

Son équipe travaille maintenant en pleine ville, à Kensington en Californie, sur une population de cerfs qui a envahi les quartiers résidentiels et qui risque d'y attirer des couguars. "Il n'y a plus aucun lien entre l'habitat traditionnel de ces cerfs et l'utilisation qu'ils font du territoire. Je demeure dans cette ville et lorsque je sors dans ma cour, je suis presque assuré d'en apercevoir un", raconte le chercheur. Tous ses travaux lui ont enseigné une chose: les programmes de contrôle de fertilité ou la relocalisation des cerfs ont rarement du succès. Jusqu'à preuve du contraire, la chasse semble donc le seul outil efficace de gestion des populations surabondantes de cerfs.

Changement de régime
Les aménagistes de la faune prennent progressivement conscience des impacts négatifs de la croissance des populations de cerfs au Québec. Les densités actuelles atteignent entre 7 et 12 bêtes/km2 dans le sud-ouest du Québec, soit presque le double des seuils recommandés pour limiter les impacts sur l'habitat, a souligné Jean-Pierre Ouellet du Centre d'études nordiques.
À Anticosti, ce seuil critique a été franchi depuis un bon moment. Les dernières estimations affichent 16 cerfs/km2. Tour à tour, des membres de la Chaire CRSNG-Produits forestiers Anticosti ont fait part du cortège de problèmes que cette surabondance occasionne: disparition progressive des sapinières vierges en raison du broutage des jeunes plants, impact négatif à long terme sur la végétation des tourbières, menace pour la survie d'une orchidée sauvage rare et baisse de la condition physique des cerfs.

La disparition progressive du sapin n'annonce pas pour autant un crash démographique du chevreuil puisque la bête semble se rabattre sur une autre espèce pour laquelle on ne lui connaissait aucune affinité: l'épinette blanche. "Les cerfs semblent adaptés aux conditions restrictives d'Anticosti et ils pourraient se maintenir à haute densité malgré une augmentation allant jusqu'à 40 % de la proportion d'épinette blanche dans leur diète hivernale", estime l'étudiante-chercheure Joëlle Taillon. Plastique, décidément très plastique ce Bambi.