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25 août 2005

   

Université Laval

Flairer le vent

Aucun gouvernement ne dirige exclusivement par sondages, mais aucun ne les ignore totalement

par Jean Hamann

Les politiciens sont-ils, comme le veut la croyance populaire, des girouettes qui orientent le pays dans la direction où souffle l'opinion publique? Étonnamment non, si on en juge par les études menées par le professeur François Pétry, du Département de science politique. Ce spécialiste de l'analyse des politiques publiques en apporte une nouvelle preuve dans un récent article qu'il signe, avec son collègue de l'Université Queen's, Matthew Mendelsohn, dans le Canadian Journal of Political Science.

Les deux chercheurs ont mis en parallèle les décisions prises entre 1994 et 2001 par le gouvernement Chrétien et les positions de la population canadienne sur ces mêmes sujets, telles que révélées par des sondages d'opinion publique. Le résultat? Seulement 49 % des décisions des Libéraux portant sur les 230 enjeux politiques passés en revue concordaient avec l'opinion de la population canadienne. Un exercice similaire, mené précédemment par le professeur Pétry, avait révélé que les décisions prises par le gouvernement conservateur de Brian Mulroney entre 1985 et 1993 allaient dans le même sens que les sondages dans 69 % des cas.

Les chercheurs attribuent la plus faible concordance enregistrée depuis 1994 à l'écart accentué entre, d'une part, une opinion publique de plus en plus favorable au changement et idéologiquement à droite et, d'autre part, la politique du gouvernement de Jean Chrétien sensiblement plus résistante au changement et idéologiquement plus à gauche que son prédécesseur. "Contrairement au gouvernement Mulroney, le gouvernement Chrétien a évité les changements en profondeur, une fois l'équilibre budgétaire atteint. Ses années au pouvoir ont été caractérisées par une gestion prudente", commentent les auteurs de l'étude. Leurs données indiquent d'ailleurs que les décisions des Libéraux concordaient plus souvent avec l'opinion de la population lorsque celle-ci favorisait le statu quo plutôt que le changement.

Les deux politicologues n'écartent pas l'idée que le peu "d'écoute" des Libéraux résulte de la grande division des forces de l'opposition et de l'absence d'un autre grand parti national capable de les déloger du pouvoir entre 1994 et 2001. Ils notent toutefois que, sur les enjeux importants qui risquaient de leur coûter des votes aux élections, les Libéraux ont fait preuve d'une meilleure écoute des volontés du peuple. Cette capacité d'écoute sélective avait cruellement fait défaut aux Conservateurs de Brian Mulroney qui, même s'ils étaient davantage au diapason de la population, avaient adopté d'importantes mesures impopulaires, notamment le traité de libre-échange avec les États-Unis et la taxe sur les produits et services. La population s'était chargée de leur rappeler son mécontentement aux élections de 1993 en les chassant du pouvoir et en n'élisant que deux députés conservateurs dans tout le pays.