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25 août 2005

   

Université Laval

Bêtes de sexe

Les femelles homards ont la patte légère lorsque les gros mâles se font rares

par Jean Hamann

La pêche intensive aurait des répercussions inattendues et étonnantes sur la vie sexuelle des homards: elle pousserait les femelles à s'accoupler avec plusieurs mâles! C'est ce que suggèrent Louis Bernatchez, du Département de biologie, et ses collègues Thierry Gosselin et Bernard Sainte-Marie, de Pêches et Océans Canada, après avoir étudié le taux de paternité multiple dans les couvées de femelles homards vivant dans trois secteurs de la côte Est canadienne.

Les analyses génomiques que les chercheurs ont effectuées sur des oeufs fécondés de homards ont révélé que le taux de double paternité atteint 11 % aux Îles-de-la-Madeleine et 22 % à l'île Grand Manan au Nouveau-Brunswick. De plus, 6 % des femelles de ce dernier secteur auraient batifolé avec trois mâles. En moyenne, le taux de paternité multiple se situe à 13 % dans ces sites qui font l'objet d'une pêche intensive. Par contre, aucun cas de polyandrie n'a été découvert chez les homards de l'île d'Anticosti, un secteur où l'intensité de pêche est faible, signalent les trois biologistes dans un récent numéro de la revue scientifique Molecular Ecology.

Il existerait peut-être un lien entre la polyandrie des homards et la rareté des gros mâles dans les populations exploitées, proposent les chercheurs. Chez le homard, les mâles s'approprient un territoire avec un abri qu'ils défendent vaillamment. Les femelles circulent et rivalisent entre elles pour s'accoupler avec les meilleurs mâles, notamment ceux qui disposent d'un vaste abri. Une fois installée dans cette alcôve, la femelle se débarrasse de sa carapace - elle mue - et elle en profite pour s'accoupler. Le mâle dépose sa semence dans le réceptacle séminal de la femelle; celle-ci ne l'utilisera qu'au moment de la ponte qui survient dix à douze mois après la mue. Le travail du mâle n'est pas terminé pour autant: il protège la femelle jusqu'à ce que la nouvelle carapace de sa compagne soit complètement formée. La préférence des femelles pour les gros mâles s'expliquerait par le fait que ceux-ci ont des abris plus spacieux, qu'ils les protègent mieux et qu'ils produisent plus de sperme que les petits mâles.

La relative rareté des mâles dominants dans les secteurs de pêche intensive au homard forcerait peut-être les femelles à se rabattre sur de plus petits partenaires qui produisent moins de sperme, croient les chercheurs. "Si un premier accouplement ne permet pas à la femelle d'accumuler suffisamment de semence pour féconder tous ses oeufs, elle pourrait tenter de s'accoupler rapidement avec un autre mâle", suggèrent-ils.

Cet effet-surprise de l'exploitation du homard est un exemple de plus qui montre que la chasse ou la pêche aux gros spécimens perturbe les stratégies reproductrices des espèces, à plus forte raison lorsque cette pression s'exerce au détriment d'un sexe, signalent les auteurs de l'étude. Chez le homard, la saison de pêche coïncide avec la période d'activité maximale des mâles, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux pièges que leur tendent les pêcheurs.