Au fil des événements
 

26 mai 2005

   

Université Laval



La dernière Aurore

Le drame de l'enfant martyre de Fortierville pourrait-il encore se produire en 2005?

par Jean Hamann

Aurore l'enfant martyre aurait-elle connu le même sort si elle avait vécu en 2005? "Probablement pas", estime le pédiatre et professeur à la Faculté de médecine, Jean Labbé. "D'une part, parce qu'il y a maintenant moins de tolérance envers la maltraitance des enfants et, d'autre part, parce qu'Aurore aurait fréquenté une école. Aujourd'hui, la majorité des signalements faits à la Direction de la protection de la jeunesse proviennent du milieu scolaire", a signalé l'expert en maltraitance infantile lors de la conférence coup-de-poing "Aurore l'enfant martyre, l'histoire derrière le mythe", qu'il a présentée le 13 mai devant le Département de pédiatrie.

Quelques semaines avant la sortie en salle du film de Luc Dionne sur Aurore Gagnon, le professeur Labbé a voulu dépoussiérer le mythe de cette enfant de Fortierville décédée en 1920 des suites de châtiments corporels. "C'est sans doute le fait divers qui a le plus marqué l'imaginaire collectif québécois", estime le professeur. Déjà, à l'époque, le procès très médiatisé des parents a connu une popularité telle qu'un trafic de cartes d'admission à la salle d'audience avait eu cours. Un an à peine après la mort d'Aurore, une pièce de théâtre racontant sa vie prenait l'affiche; entre 1921 et 1951, cette oeuvre a été jouée à plus de 5 000 reprises, un record que seule la pièce Broue a surpassé. Le tragique destin d'Aurore a aussi inspiré cinq romans et deux films, un premier en 1952 et un second qui arrivera en salle le 8 juillet. Le scénariste et réalisateur de cette dernière oeuvre, Luc Dionne, comptait d'ailleurs parmi les quelque 50 personnes qui assistaient à la conférence du professeur Labbé. "Il y a eu tellement d'histoires autour de l'histoire d'Aurore qu'il est aujourd'hui difficile de départager le mythe et la réalité", estime le pédiatre.


En 2003, la Direction de la protection de la jeunesse a reçu 28 600 signalements. Seulement 28 % des gens témoins d'abus physiques envers les enfants feraient un signalement à la DPJ.


La loi du silence
Pour bien comprendre les événements qui ont conduit à la mort d'Aurore Gagnon, il faut se replonger dans le contexte de l'époque, croit Jean Labbé. Nous sommes en 1920 et Fortierville compte 300 âmes. Les hommes partagent leur temps entre le travail aux champs pendant l'été et les chantiers en hiver; les femmes sont avant tout des mères de famille. L'autorité paternelle est sacrée et les enfants doivent lui obéir. Certains passages de la Bible sont même interprétés comme des encouragements à la correction physique des enfants: "As-tu des enfants? Fais leur éducation et dès l'enfance fais-leur plier l'échine" (Ecclésiastique 7, 23). L'Église a une forte emprise sur la vie privée des familles, la contraception est proscrite et les relations sexuelles entre conjoints portent le nom de "devoir conjugal". "Il y a aussi une mentalité du chacun chez soi", ajoute Jean Labbé, ce qui explique en partie pourquoi Aurore a été l'objet de sévices corporels pendant de longs mois sans que personne n'intervienne.

En 1918, après avoir souffert pendant plusieurs années de maladies mentales, la mère d'Aurore rend l'âme à l'Hôpital Saint-Michel-Archange de Québec. Une semaine plus tard, le 1er février, Télesphore Gagnon, le père d'Aurore, épouse Marie-Anne Houde, qui agissait comme femme de ménage chez lui depuis 1916. L'arrivée de cette femme - une carencée affective qui n'aimait pas les enfants et qui a battu tous ceux dont elle avait la garde- a marqué le début des tourments d'Aurore.

L'autopsie pratiquée sur le cadavre d'Aurore, le 13 février 1920, par Albert Marois, médecin légiste et professeur de médecine légale et de toxicologie à l'Université Laval, a levé le voile sur le calvaire vécu par l'enfant. Le rapport d'autopsie fait mention de 54 blessures cutanées, de plaies surinfectées, d'une inflammation de la paroi de l'estomac attribuable à l'ingurgitation de lessi - une décoction de cendres de bois utilisée dans la fabrication du savon -, de cheveux arrachés ou brûlés et de marques de contention allant jusqu'aux os. L'enquête criminelle et le procès qui ont suivi ont montré qu'Aurore était privée de nourriture, de vêtements et de couvertures, qu'elle avait été fouettée, brûlée au tisonnier et frappée à l'aide d'éclats de bois, d'un manche de hache et de bûches de bois. Son décès serait attribuable à une infection généralisée (septicémie) résultant de ses blessures. Le jury a reconnu Marie-Anne Houde et Télesphore Gagnon coupables de l'homicide de l'enfant de dix ans.

"Les attitudes conditionnées par les croyances et les mentalités du temps expliquent pourquoi les voisins ne sont pas intervenus, même s'il y avait des indices qui suggéraient qu'Aurore était battue, estime Jean Labbé. La marâtre agissait en cachette et elle menaçait les enfants de châtiments si jamais ils parlaient à quelqu'un. En plus, il y avait peu de contacts avec l'extérieur à l'époque. Le cas d'Aurore, c'est une forme extrême de maltraitance dont la responsabilité incombe à la belle-mère et au père, bien sûr, mais aussi au village et à la société."

Briser la chaîne
Un des auteurs qui a écrit sur la vie d'Aurore Gagnon estime que cette histoire aura au moins servi à rendre "meilleur tout un peuple en épargnant des souffrances à des milliers d'enfants par la suite". Jean Labbé n'en croit rien. "Les gens ont plutôt cru qu'il s'agissait de gestes sadiques posés par une belle-mère marâtre. Ils pensaient qu'aucun parent naturel mentalement équilibré ne ferait ça à ses propres enfants." Le professeur Labbé croit plutôt que les premières remises en question des corrections physiques infligés aux enfants sont attribuables à des pédiatres qui, pendant les années 1960 et 1970, ont sensibilisé la population québécoise à l'existence des autres moyens de discipline.

Bien qu'il y ait peu de risques que l'histoire d'Aurore se répète de nos jours, le système actuel de protection des enfants n'est pas parfait pour autant, comme on l'a vu, il y a quelques années, dans l'histoire du bourreau de Beaumont, rappelle Jean Labbé. La correction physique des enfants est une tradition qui refuse de mourir: en 2003, la Direction de la protection de la jeunesse a reçu 28 600 signalements. "Ce n'est que la pointe de l'iceberg, croit le pédiatre. Seulement 28 % des gens témoins d'abus physiques envers les enfants font un signalement à la DPJ." Par ailleurs, un sondage effectué il y a cinq ans auprès de 2000 mères canadiennes révèle que 50 % d'entre elles ont donné la fessée à leur enfant dans la dernière année. Ces enfants n'en meurent pas tous, mais tous sont frappés, pourrait-on écrire pour paraphraser Jean de la Fontaine.

Jean Labbé croit qu'il est plus que temps de mettre un terme au cercle vicieux qui amène des parents à élever leurs enfants à la dure parce qu'ils ont eux-mêmes été "éduqués" de cette façon. Le droit de correction modérée et raisonnable a été retranché du Code civil québécois en 1995, mais le Code criminel canadien l'autorise toujours. Une sénatrice sympathique à la cause défendue par un groupe auquel est associé le professeur Labbé déposera bientôt un projet de loi privé pour faire modifier l'article 43 du Code criminel canadien. Rappelons que cet article, qui vise la protection des personnes exerçant l'autorité (instituteur, père, mère), autorise l'emploi de "la force pour corriger un élève ou un enfant pourvu que la force ne dépasse pas la mesure raisonnable dans les circonstances."