Au fil des événements
 

12 mai 2005

   

Université Laval

Tribune libre?

Depuis le 11 septembre 2001, la presse occidentale donne davantage la parole aux acteurs occidentaux dans le dialogue avec l'Islam

par Renée Larochelle

Les journaux d'une démocratie peuvent-ils servir de tribune au dialogue des civilisations? C'est la question qu'a posée Lise Garon, professeure au Département d'information et de communication et conférencière lors du 4e Séminaire international du Groupe d'études politiques sur l'Afrique du Nord contemporaine (GEPANC) qui a eu lieu les 6 et 7 mai sur le thème "Le dialogue des civilisations: L'Islam et l'Occident". Pour les fins de son étude, la chercheure a analysé plus de 660 articles parus dans La Presse et le Toronto Star, de 2001 à 2004. Les articles étudiés portent sur des thèmes reliés aux relations entre l'Occident et l'Islam comme le 11 septembre 2001 et ses conséquences pour l'économie canadienne, le conflit israélo-palestinien, le conflit en Afghanistan, le conflit en Irak, la question de l'immigration et des réfugiés, etc.

Au départ, souligne Lise Garon, le dialogue entre les civilisations depuis le 11 septembre 2001 s'est organisé autour de sept enjeux principaux: la sécurité, la paix, l'économie, la culture, la vérité, "la cohésion du Nous occidental" et le droit. De tous ces enjeux, le plus important est celui de la sécurité, qui apparaît dans plus du tiers des articles analysés. L'économie, la culture, la paix et le droit arrivent au second rang, suivis de la vérité et de "la cohésion du Nous occidental", composé des citoyens, des médias et des gouvernements.

Des nouvelles de l'étranger
Premier constat: l'accès à la scène publique que sont et que permettent les médias favorise l'acteur occidental au détriment de ce que Lise Garon appelle "l'Autre musulman", c'est-à-dire toutes les personnes provenant du monde arabe et musulman. La probabilité d'apparition des différents acteurs variant selon leur origine, "les grands perdants", avec une fréquence d'apparition de moins de 10 %, sont les "acteurs ambivalents", soit ceux considérés comme ni tout à fait canadiens ni tout à fait étrangers. À titre d'exemple, les candidats à l'immigration, les demandeurs d'asile et les Canadiens d'origine étrangère figurent dans cette catégorie. Deuxième constat: quand vient le temps de donner un "cadrage" à l'article, le cadrage étant un point de vue, une manière de construire le sens, les acteurs du monde occidental l'emportent haut la main, suivis de "l'Autre musulman" et beaucoup plus loin, de "l'acteur ambivalent".

Troisièmement, indique Lise Garon, certains enjeux sont plus discriminants que d'autres dans le processus de fabrication du sens des articles. C'est le cas de l'économie et de "la cohésion du Nous occidental", largement dominées par les acteurs occidentaux. La paix et la vérité constituent les enjeux les moins discriminants envers "l'Autre musulman". Ces mêmes enjeux ne concernent toutefois que 10 % des articles. Dernier constat, l'équilibre dans la mise en scène du dialogue des civilisations par les journaux canadiens étudiés est partiellement rétabli quand la nouvelle provient de l'étranger, via les agences de presse et les envoyés spéciaux. En fait, c'est dans l'information officielle simplement retransmise que "l'Autre musulman" acquiert de l'importance.

"L'analyse ne porte que sur deux journaux canadiens, mais on voit mal pourquoi les tendances observées ne pourraient pas se reproduire ailleurs, conclut Lise Garon. Peut-être seraient-elles légèrement atténuées, par exemple en cette Europe où réside une importante population musulmane ou encore légèrement amplifiée, par exemple aux États-Unis, protagoniste de la "guerre contre le terrorisme". Malgré ces faibles variations, les mêmes tendances ne peuvent que se reproduire."