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28 avril 2005

   

Université Laval

Un virage attendu et nécessaire

Les politologues de Laval perçoivent très positivement la nouvelle diplomatie canadienne

par Yvon Larose

"Jamais, je crois, le gouvernement fédéral n'avait produit un document aussi travaillé, aussi précis, aussi intéressant en matière de politique étrangère", a affirmé Gérard Hervouet, professeur au Département de science politique et directeur du Programme paix et sécurité internationales, le jeudi 21 avril au pavillon Charles-De Koninck, dans le cadre d'une table ronde organisée par l'Institut québécois des hautes études internationales (IQHÉI). L'activité avait pour thème: "L'énoncé de politique internationale du Canada: ambitions et réalités". "Cette réforme était attendue depuis dix ans, a-t-il ajouté. L'importance affirmée de l'Amérique du Nord comme zone commerciale est quelque chose de nouveau. Une autre nouveauté est que, pour la première fois depuis plus de 50 ans, on touche au concept sacro-saint du multilatéralisme en reconnaissant que cette notion est parfois une entrave. Si l'approche multilatérale s'avère trop lente, ou insuffisamment efficace, le Canada pourra la contourner."

Une révision majeure
Le gouvernement Martin a déposé le document Énoncé des nouvelles orientations de la politique internationale canadienne le mardi 19 avril à la Chambre des Communes. Selon ce document, Ottawa entend freiner la diminution considérable de son influence dans le monde. Dans ce but, il mettra de l'avant une stratégie intégrée dans quatre domaines, soit les affaires étrangères, la défense, l'aide internationale et le commerce. En coopération internationale, l'aide doublera d'ici 2010. Elle ira, pour la majeure partie, à un groupe de 25 pays parmi les plus pauvres, mais qui sont bien gouvernés et qui respectent les droits de la personne. Le Cambodge, le Honduras et l'Ukraine figurent sur cette liste. Sur le plan du commerce, le Canada agira de façon à bonifier la zone de libre-échange avec ses partenaires mexicains et américains dans le but d'en tirer parti au maximum. Dans le domaine militaire, tel qu'annoncé dans le budget 2005, le gouvernement procédera à une réforme visant l'intégration des forces armées sous un même commandement et il dépensera 12, 8 milliards de dollars sur cinq ans pour augmenter progressivement sa capacité d'intervention militaire.

Jean-Sébastien Rioux, professeur au Département de science politique et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité internationale, dit avoir été frappé par la réinterprétation de la notion de multilatéralisme. "Ce n'est pas mal en soi, a-t-il indiqué. On met beaucoup l'accent au Canada sur la nécessité de faire partie d'institutions internationales. Mais on se préoccupe moins des résultats." Dans le domaine de l'aide internationale, ce dernier se dit heureux des modifications envisagées, mais déçu de voir que le pourcentage du PIB canadien qui sera consacré à cette aide demeurera en deçà du 0,7 % préconisé par l'ONU.


Le Canada concentrera son aide internationale sur 25 pays, accentuera ses relations commerciales avec le Mexique et les États-Unis et se dotera d'une capacité d'intervention militaire accrue

Une très bonne nouvelle
Jean-Sébastien Rioux estime que l'énoncé de politique représente une nette amélioration par rapport au Livre blanc de la politique étrangère paru en 1995. Pour Louis Bélanger, professeur au Département de science politique et directeur de l'IQHÉI, il s'agit d'"une très bonne nouvelle". "Le gouvernement fédéral décide enfin d'assumer le destin nord-américain du Canada qu'il avait lui-même contribué à créer en signant l'ALÉNA, a-t-il expliqué. Depuis dix ans, on avait un gouvernement complètement schizophrène sur cette question. Pour le gouvernement Chrétien, l'ALÉNA était une concession faite aux Américains. Son objectif était de rééquilibrer, un tant soit peu, notre dépendance économique vis-à-vis nos voisins." Selon ce dernier, le Canada n'est plus une puissance moyenne, il n'a plus les moyens d'intervenir efficacement dans les grandes enceintes multilatérales. "S'il y a un domaine où c'est particulièrement vrai, a souligné Louis Bélanger, c'est le commerce. Les dernières négociations commerciales et les différents échecs que le Canada a essuyés au niveau de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et de la Zone de libre-échange des Amériques ont montré qu'il ne peut plus assumer son rôle, compte tenu de l'élargissement de l'OMC ces dernières années, et à la suite de l'émergence de nouvelles puissances comme la Chine, l'Inde ou le Brésil." Cette marginalisation du Canada expliquerait, en bonne partie, son repli sur l'Amérique du Nord. "J'espère, a-t-il ajouté, que ce ne sera pas vécu seulement comme un repli, mais comme le déploiement d'une nouvelle créativité au sein d'un espace riche en opportunités."

Dans le domaine militaire, l'Énoncé prévoit que le Canada renforcera encore plus son partenariat de défense avec les États-Unis. Selon Richard Garon, étudiant au doctorat en science politique et professionnel de recherche à l'IQHÉI, l'armée canadienne se spécialisera pour pouvoir répondre adéquatement à des menaces incertaines et changeantes. Dotée d'équipements à la fine pointe de la technologie, elle aura la capacité d'intervenir rapidement au pays comme à l'étranger. "L'armée doit être flexible pour pouvoir intervenir dans des délais très courts, a-t-il expliqué. Les interventions internationales, sous l'égide de l'ONU et de l'OTAN, seront des opérations de maintien de la paix. Les soldats pourront combattre, faire des opérations de stabilisation ou apporter de l'aide humanitaire."