Au fil des événements
 

14 avril 2005

   

Université Laval

L'héritage de l'évêque des pauvres

Selon Yves Carrier, le message de Mgr Oscar Romero est plus que jamais d'actualité

Par Renée Larochelle

Au cours des derniers mois de sa vie, avant d'être assassiné alors qu'il célébrait la messe dans une petite chapelle en mars 1980, l'archevêque de San Salvador, Mgr Oscar Romero prononçait des homélies qui pouvaient facilement durer de une à deux heures. Loin de s'ennuyer, le peuple salvadorien buvait littéralement les paroles de cet homme qui ne leur parlait pas seulement de Dieu mais aussi de la nécessité de construire un monde nouveau, axé sur le partage, la justice et la non-violence. C'est sur les quelques 2 450 pages des homélies de Mgr Romero, "l'évêque des pauvres", qu'Yves Carrier s'est penché dans sa thèse de doctorat en théologie. Un ouvrage, issu de cette recherche, vient tout juste de paraître aux éditions l'Harmattan : " Le discours homilétique de Mgr Oscar A. Romero, Les exigences historiques du Salut-Libération. "

"Par-delà les exigences de justice chrétienne enseignée par la doctrine sociale de l'Église, Mgr Romero a voulu indiquer aux Salvadoriens le chemin du Salut et de la libération, en leur démontrant que l'un ne va pas sans l'autre, qu'il faut à la fois s'être libéré du péché pour entrer dans le Royaume et, sauver la nation de toutes formes d'esclavage pour la conduire à sa vocation d'enfant de Dieu et de libérateur du genre humain", explique Yves Carrier, coordonnateur d'opérations au Bureau d'accueil des étudiantes et des étudiants étrangers. Préparant une biographie sur cet homme qui a prôné la théologie de la libération dans un pays en proie à la dictature et à la corruption, et où une vie humaine ­ surtout si on est pauvre - ne compte pour rien, Yves Carrier a consacré presque dix ans de sa vie à Mgr Romero. "L'assassinat de son ami prêtre Rutilio Grande, à la suite de laquelle il a demandé une enquête policière qui n'a jamais abouti, a déclenché chez lui une véritable prise de conscience, affirme Yves Carrier. Avant cet événement, c'était un bon pasteur admiré par la haute bourgeoisie salvadorienne qui ne se mêlait pas de politique. En fait, c'est le peuple qui l'a converti."

Le Nord et le Sud
Quand on lui demande d'expliquer les raisons de son intérêt pour Mgr Romero et, de façon plus large, pour l'Amérique latine, Yves Carrier dit porter cette partie du monde dans son cur et dans son esprit depuis une vingtaine d'années. Les nombreux voyages qu'il y a effectués, une douzaine de séjours entre 1985 et 2005, principalement au Brésil et en Amérique centrale, ont contribué à renforcer cet attachement quasi viscéral à ces terres lointaines. Malgré sa sensibilité de toujours à la misère des autres, l'expérience lui a encore davantage ouvert les yeux sur l'énorme disparité existant entre le Nord et le Sud, dans le partage de la richesse. "Il faut aller là-bas, trois mois, six mois, pour se rendre compte de ce qui s'y passe, dit-il. C'est le meilleur moyen de comprendre et de sortir de notre amnésie. Il faut s'engager dans des mouvements de solidarité sociale, visiter des coopératives et des organismes communautaires. Il faut aider ceux qui travaillent à l'émancipation de leur peuple par le travail d'organisation communautaire et d'économie solidaire."

"Le Salvador vit présentement de l'argent que rapporte ses deux millions d'expatriés aux États-Unis, ce qui représente 40% de la population salvadorienne, continue Yves Carrier. Les conditions de vie précaires et les familles brisées par cet exode - c'est le père qui émigre le plus souvent ­ font en sorte que les jeunes sont laissés à eux-mêmes sans aucune perspective d'avenir. De nombreuses bandes de jeunes armées sévissent et le trafic de crack représente le fléau de l'heure dans les quartiers défavorisés où les gangs s'affrontent pour le contrôle du marché. " Parce que sa parole est encore lue et écoutée par de nombreux Salvadoriens, le message de libération prônée par Mgr Romero pourrait contribuer à sortir le pays du bourbier actuel, déclare Yves Carrier. "Mgr Romero a éveillé la conscience du peuple. Il a relevé intérieurement les pauvres en leur disant qu'ils étaient des êtres humains, et qu'à ce titre, ils avaient le droit de vivre et de travailler dans la dignité."