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7 avril 2005

   

Université Laval

Des suppléments suspects

Les capsules de vitamine E feraient plus de tort que de bien

par Jean Hamann

Deux études auxquelles ont participé des chercheurs de la Faculté de médecine viennent de démontrer coup sur coup que la prise de suppléments de vitamine E n'apporte pas les bienfaits escomptés, du moins pas chez les sujets vulnérables. Pire, ces suppléments alimentaires pourraient même accélérer certains cancers et augmenter significativement les risques d'insuffisance cardiaque. Ces conclusions viennent donc réduire à néant les espoirs de ceux qui tablaient sur la prise de capsules de vitamine E pour se prémunir contre une récidive de cancer ou de maladie cardiovasculaire.

Effets sur le cancer
Dans la première étude, dirigée par le Centre de recherche en cancérologie de l'Université Laval, Isabelle Bairati, François Meyer, André Fortin, Bernard Têtu, François Harel, Éric Vigneault, Jean Roy (décédé depuis) et sept autres chercheurs québécois ont suivi, pendant huit ans, 540 sujets qui avaient déjà souffert d'un premier cancer. Pendant les trois premières années de l'étude, la moitié des sujets devait prendre une dose quotidienne de vitamine E (400 U.I.) alors que l'autre moitié recevait un placebo. À partir de la quatrième année, les participants des deux groupes cessaient la prise de ces produits.

L'article que les chercheurs publient dans le numéro du 6 avril du Journal of the National Cancer Institute révèle que, pendant les trois premières années de l'étude, le risque d'avoir un cancer - qu'il s'agisse d'une récidive du premier cancer ou d'une nouvelle tumeur - était 86 % plus élevé chez les participants du groupe suppléments que dans le groupe placebo. À partir de la quatrième année, la situation s'est inversée: le risque de cancer était 30 % plus bas dans le groupe vitamine E. Après huit ans, le nombre de cancers était comparable dans les deux groupes. Les chercheurs en concluent que, pendant les trois premières années, la prise de suppléments a accéléré le développement de cancers latents chez les sujets du groupe expérimental.

Effets sur le coeur
Dans l'autre étude, le cardiologue Gilles Dagenais, du Centre de recherche de l'Hôpital Laval, et ses collaborateurs du projet international HOPE (Heart Outcomes Prevention Evaluation) ont suivi 9541 patients de 55 ans et plus qui souffraient de maladies cardiovasculaires ou de diabète. Pendant au moins six ans, la moitié des participants a pris une capsule de vitamine E (400 U.I.) chaque jour et l'autre moitié a pris un placebo. Comme les propriétés antioxydantes de la vitamine E sont supposées prévenir la formation de dépôts à l'intérieur des artères (athérosclérose), on anticipait un effet préventif des suppléments sur les maladies cardiovasculaires.

Or, les chercheurs n'ont observé aucune différence dans l'incidence d'accidents cardiovasculaires graves - pas plus que de cancers d'ailleurs - entre le groupe expérimental et le groupe qui recevait le placebo, apprend-t-on dans le numéro du 16 mars du Journal of the American Medical Association. Les risques d'insuffisance cardiaque étaient même 13 % plus élevés chez les consommateurs de suppléments.

Que faire?
Les deux études indiquent clairement qu'en dépit des propriétés antioxydantes de la vitamine E, les suppléments n'ont pas fait de prodiges dans la prévention du cancer ou des maladies cardiovasculaires. "Considérant que nous n'avons trouvé aucune évidence bénéfique et que nous avons même documenté des effets délétères à la prise de suppléments de vitamine E, les personnes qui souffrent de diabète ou de problèmes cardiovasculaires ne devraient pas en consommer, recommande Gilles Dagenais. Pour les personnes en bonne santé, la situation est moins claire. Les études produites jusqu'à présent ne sont pas concluantes. Il faudra attendre les résultats d'une vaste étude en cours qui porte sur 30 000 personnes."

Isabelle Bairati abonde dans le même sens et préconise la prudence. "Les personnes qui ont eu un cancer ne devraient pas prendre de suppléments de vitamine E. Ils n'apportent aucun bienfait et ils peuvent même être dangereux." La chercheur questionne aussi la croyance populaire selon laquelle les suppléments ne peuvent pas faire de tort aux personnes en santé. En absence de démonstrations scientifiques concluantes, elle prône plutôt la sagesse. "Une alimentation équilibrée comportant cinq portions quotidiennes de fruits et de légumes nous apporte toute la vitamine E dont nous avons besoin. Il n'y a pas de raison d'en consommer sous forme de suppléments."