Au fil des événements
 

7 avril 2005

   

Université Laval

Des trafics franco-québécois

par Thierry Bissonnette

Active depuis 1968, la revue Études littéraires abordait dans son édition d'automne la question des Réseaux littéraires France-Québec (1900-1940). Dirigé par le sociologue de la littérature Denis Saint-Jacques, ce collectif aborde une période charnière de la littérature canadienne-française, alors que des institutions telle l'École littéraire de Montréal semblent annoncer une lignée solide d'auteurs et de critiques. Si les choses se sont développées plus lentement qu'espéré, l'observation des relations avec la France littéraire constitue un prisme efficace pour saisir le détail de cette évolution.

En marge d'un projet plus vaste autour des réseaux littéraires mené par Saint-Jacques en compagnie du Français Gérard Fabre, ce numéro de la revue propose quatre approches distinctes. Chantal Savoie attire d'abord l'attention sur la perception de certaines intellectuelles canadiennes par rapport à l'Exposition universelle de Paris, en 1900. Participantes à l'événement ou simplement observatrices, ces lettrées révèlent ­ par leur discours et les liens qu'elles entretiennent avec leurs pairs ­ une transformation de la place des femmes dans l'institution littéraire. Quant à Pierre Rajotte, c'est sur l'entre-deux-guerres qu'il porte ses lumières. Par le biais de quelques exemples, il constate qu'à cette période, il devient de plus en plus utile de se faire valoir outre-mer, de s'attirer une bonne critique, phénomène qui ne disparaîtra pas de sitôt!

C'est concernant la même période que Pierre Lacroix s'intéresse à l'invention d'une "latinité canadienne-française". Dès les années quarante, un réseau se profile entre la France, le Canada français et l'Amérique du Sud sur la base de distinctions idéologiques qui n'excluent pas un certain fascisme. Enfin, Gwénaëlle Lucas analyse un cas plus circonscrit, soit celui de la Bretonne Marie le Franc qui, exilée au Canada en 1906, va miser sur les réseaux institutionnels pour valoriser des entreprises littéraires dites excentrées.

Complicités et divergences
Dans une veine complémentaire, les Presses de l'Université Laval publiaient récemment l'ouvrage Échanges intellectuels entre la France et le Québec (1930-2000), placé sous la direction de Stéphanie Angers et de Gérard Fabre. La question des relations franco-québécoises est ici traitée par le biais d'une analyse des liens entre la revue européenne Esprit et les revues québécoises La Relève, Cité libre, Parti pris et Possibles.

Le choix de la revue Esprit comme point convergent de cette étude conduit à la situer du côté d'un catholicisme de gauche. À partir d'une mise en contexte de cette revue, les différentes phases de son existence sont posées en parallèle avec la succession des revues québécoises citées. Il en résulte à la fois la description d'un réseau et une peinture de notre intelligentsia par le biais de ses périodiques. De la Deuxième Guerre mondiale à aujourd'hui, différents enjeux ­ la guerre d'Algérie et les troubles d'octobre 1970 par exemple ­ permettent d'accentuer des complicités ou de révéler des divergences. D'influences en échanges, d'échanges en malentendus, c'est toute la formation du Québec contemporain qui se profile ici, alors que sont publiés dans les pages d'Esprit des gens tels Anne Hébert, Jacques Brault, Fernand Dumont, Charles Taylor et plusieurs autres.