Au fil des événements
 

7 avril 2005

   

Université Laval

Des femmes trompées

Des scientifiques étrangères ont le sentiment d'avoir été flouées en répondant à l'invitation d'immigrer au pays

par Jean Hamann

Être femme et scientifique n'est pas toujours facile au Québec. Alors, on imagine sans peine que les femmes scientifiques qui sont aussi immigrantes partent avec deux prises contre elles lorsque vient le temps de chercher un emploi dans leur domaine. Et cela, sans compter les obstacles supplémentaires que viennent ajouter les ordres professionnels dans les champs qui tombent sous leur juridiction.

Ces difficultés ne sont cependant pas la principale source de frustration exprimée par les femmes qui ont pris la parole lors du dernier Midi rencontre de la Chaire CRSNG/Alcan pour les femmes en sciences et génie qui se déroulait le 16 mars. Ce que ces scientifiques qualifiées venues d'Europe, d'Afrique et d'Amérique du Sud ne prennent pas, c'est que le Québec et le Canada soient venus "les chercher" chez elles, à grands coups de campagnes de promotion, en leur promettant qu'il y avait une place et de l'emploi pour elles dans notre pays.

Le cas d'Abibata Ouattara et de son conjoint, Darius Tsé, illustre bien le difficile parcours qui attend les scientifiques immigrants dans notre société qui s'autoproclame ouverte aux étrangers. Arrivés au Québec en 1995 pour y faire des études supérieures, ces deux ingénieurs originaires de la Côte d'Ivoire choisissent de s'y établir définitivement en 2000. Leurs diplômes d'ingénieurs facilitent évidemment leur demande pour rester au pays, mais ils ne leur ouvrent pas pour autant la porte à des postes d'ingénieurs. "On ne nous convoque même pas aux entrevues pour nous donner la chance de faire nos preuves", déplore Abibata Ouattara.

Entre temps, arrivent un premier enfant, puis un second dont la santé est très fragile. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Darius Tsé, qui avait commencé un doctorat, accepte des emplois au salaire minimum. "Nous avons été forcés de renoncer à nos capacités et à nos compétences et d'accepter des emplois précaires", affirme Abibata Ouattara. Pour augmenter leurs chances de trouver un emploi, elle et son conjoint ont fait ce que beaucoup d'immigrants qualifiés font pour sortir de la précarité: ils sont retournés aux études ­ elle au doctorat en génie civil et lui au baccalauréat en génie électrique - pour acquérir de nouvelles compétences. "Deux parents aux études avec de jeunes enfants, c'est dur pour la famille et c'est dur pour les études. On se sent très isolés", confesse-t-elle.

L'oeil étranger
Isabelle Vitté-Mony a eu plus de chance puisqu'elle et son mari ont toujours travaillé depuis qu'ils sont débarqués de France avec leurs trois enfants, en août 1994. Dans leur cas, les conditions gagnantes étaient réunies avant le départ, réalise-t-elle à rebours. "Il avait fallu deux ans de préparation, mais nous avions un visa canadien de résident permanent avant de quitter la France. En plus, nous avions tous les deux un doctorat et ce diplôme constitue une carte de visite reconnue mondialement", constate celle qui occupe aujourd'hui un poste de conseillère scientifique chez Gestion SOVAR. Malgré ces cartes gagnantes dans son jeu, Isabelle Vitté-Mony constate que c'est toujours grâce à un étranger qu'elle a obtenu chacun de ses emplois. "Les immigrants ne nous voient pas du même oeil que les Canadiens. Ils reconnaissent nos compétences et ils comprennent les difficultés que nous rencontrons", explique-t-elle.

Selon Nadia Lakrouz, du Comité sectoriel d'adaptation de la main-d'uvre, personnes immigrantes (CAMO-PI), la société québécoise ne semble pas réaliser l'importance que prend l'immigration dans le développement économique du pays. "Au cours des prochaines années, plus de 60 % de la croissance de l'emploi sera attribuable aux immigrants, dit-elle. Dans les grandes entreprises comme Lavallin, où on trouve des employés d'une quarantaine de nationalités, l'ouverture à la main-d'uvre immigrante qualifiée n'est pas un problème. Dans les PME, c'est plus difficile. Il y a une méconnaissance du potentiel des immigrants et les dirigeants ne veulent pas prendre le risque de la gestion de la diversité. Même dans le milieu universitaire, l'origine ethnique des minorités visibles peut les desservir."

La Chaire CRSNG/Alcan avait inscrit la problématique des femmes scientifiques immigrantes à son agenda "parce qu'il y a eu beaucoup de demandes en ce sens", a souligné Claire Deschênes, titulaire de la Chaire. "Il y a eu une évolution, mais la question de l'emploi est encore difficile au Québec pour les scientifiques immigrantes, comme ça l'est ailleurs pour les étrangers, peu importe le pays", estime-t-elle. Exact, ont reconnu les participantes, à la différence près que ces pays ne leur ont pas fait miroiter un emploi dans leur domaine si elles acceptaient la grande invitation.