Au fil des événements
 

31 mars 2005

   

Université Laval

Penser scientifiquement, agir politiquement

Jean Rochon tire des leçons de son passé de ministre et plaide pour une présence accrue des scientifiques en politique

par Jean Hamann

"Lorsque la science soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses, elle n'est pas très utile pour un décideur". "Dans la vie politique de tous les jours, l'évaluation n'est pas toujours ce qu'il y a de plus important. Il faut passer à l'action. La décision, c'est souvent pour hier." Voilà deux des grandes leçons que dix ans de vie politique ont enseignées à Jean Rochon. L'ex-universitaire et ex-politicien était de passage sur le campus le 23 mars et, dans une salle où il avait déjà dispensé des cours alors qu'il était professeur à la Faculté de médecine, il a expliqué, à un auditoire attentif de 130 personnes, la nature des rapports qu'entretiennent la science et la politique dans l'antichambre du pouvoir.

L'homme connaît bien les deux mondes. En 1970, au moment de la création du Département de médecine sociale et préventive, il est embauché comme professeur et en devient aussitôt le premier directeur. Il occupe ce poste jusqu'à sa nomination au titre de doyen de la Faculté de médecine en 1979. En 1985, il accepte un poste à l'Organisation mondiale de la santé. En 1994, il se lance en politique sous la bannière du Parti québécois. Il est élu député de Charlesbourg, puis nommé Ministre de la Santé et des Services sociaux (1994-1998). Après sa réélection en 1998, il occupe successivement les postes de ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie et ministre du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale. En 2003, il quitte le monde politique. Il est aujourd'hui expert associé à l'Institut national de la santé publique.

Deux bêtes
Fort de cette expérience hybride, Jean Rochon s'est livré à un exercice d'anatomie comparée. "La science fonctionne sur des horizons de moyen et de long terme, elle a pour but de comprendre le monde, de développer des connaissances et des technologies, et la performance des chercheurs est évaluée par les pairs et par les organismes subventionnaires. La politique, elle, fonctionne à court et très court terme, elle cherche à solutionner des problèmes concrets et immédiats et c'est la population qui évalue la qualité du travail des politiciens. Ça fait partie de la nature des deux bêtes et l'on ne peut rien y changer", dit-il. Résultat: la formulation et l'adoption de politiques publiques, qui, en principe, devraient être des processus rationnels, se révèlent, dans les faits, la résultante de pressions diverses et multiples qui conditionnent la décision finale. "Les données scientifiques sont un élément important dans la prise de décisions politiques, mais ce n'est qu'un élément parmi tant d'autres. Nous vivons dans une démocratie de lobby et le jeu des pressions est déterminant, constate-t-il. Une politique n'est pas le produit d'un maître d'oeuvre unique. Parfois, on a même de la difficulté à s'y reconnaître."

L'ancien ministre considère néanmoins n'avoir jamais renié ses antécédents scientifiques. "Il m'est arrivé de devoir vivre avec des décisions qui ne faisaient pas mon affaire, mais je n'ai jamais eu l'impression d'avoir renoncé à ma pensée scientifique", a-t-il déclaré en entrevue après la conférence. Il admet toutefois que la vie politique l'a changé en l'obligeant à s'ouvrir aux autres réalités et préoccupations de la société qui, sur les questions économiques et politiques, n'est pas toujours rationnelle. "Toutefois, je suis toujours demeuré sensible à la recherche. Même pendant la période où il fallait couper pour atteindre le déficit zéro, il y a deux enveloppes auxquelles je n'ai jamais touché: l'aide aux groupes communautaires et les fonds pour la recherche."

Difficile mariage
Jean Rochon est conscient que peu de scientifiques tentent leur chance dans l'arène politique. "C'est normal, avance-t-il, parce que la personnalité des gens qui sont attirés vers les carrières scientifiques ne les prédispose pas à la politique. Pourtant, il serait souhaitable qu'il y ait plus de scientifiques en politique. Ça ferait un meilleur mélange de gènes."

D'ici là, il y a intérêt à établir une meilleure interface entre le monde de la recherche et le monde politique, croit-il. Les chercheurs peuvent intervenir à plusieurs stades dans l'adoption de politiques publiques, que ce soit par l'identification de problèmes et de solutions, comme experts lors de la formulation de politiques ou encore par le suivi et l'évaluation des programmes. "La science et la politique ne vont pas toujours bien ensemble, mais ça vaut la peine d'essayer. Quand ça fonctionne, ça donne de bons résultats et ça procure une grande satisfaction", déclare-t-il, sans que l'on sache trop qui, du politicien ou de l'homme de sciences, en est le plus convaincu.