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10 mars 2005

   

Université Laval

Les lacs arctiques sont en mutation

Le réchauffement climatique perturbe la structure de ces écosystèmes sensibles


par Jean Hamann

Depuis 1850, les lacs de l'Arctique connaissent une période de bouleversements écologiques majeurs qui chambardent la structure des communautés d'organismes vivants qui les habitent. Jamais au cours des trois derniers millénaires des changements d'une telle ampleur ne sont survenus dans ces milieux, révèle une étude internationale publiée dans le dernier numéro de la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Science. Les 26 chercheurs qui signent l'article - dont Reinhard Pienitz, Marie-Andrée Fallu, Tamsin Laing et Émilie Saulnier-Talbot du Centre d'études nordiques (CEN) de l'Université Laval - attribuent ces chamboulements au réchauffement climatique de la planète. "La possibilité d'étudier des lacs arctiques non touchés par l'activité humaine a peut-être disparu", avance même le professeur Pienitz.

La preuve des chercheurs repose sur l'analyse des restes d'animaux et d'algues microscopiques accumulés dans les sédiments de 55 lacs nordiques répartis dans cinq pays circumpolaires. À l'aide de carottes de sédiments provenant du fond de ces lacs, les chercheurs ont reconstitué la composition des communautés qui y vivaient à différentes époques, et ils en ont suivi l'évolution au fil des siècles. Une carotte longue de 40 centimètres renferme des archives biologiques couvrant environ 3 000 ans. Les analyses des chercheurs ont révélé que, depuis la révolution industrielle, les populations de certaines espèces rares ont explosé alors que d'autres, autrefois abondantes, ont pratiquement disparu. Le réchauffement climatique, provoqué par l'accroissement des gaz à effet de serre, aurait favorisé les espèces qui tolèrent bien le prolongement de la saison de croissance et la réduction du couvert de glace.

Plus d'inertie au Sud
Les changements survenus dans les lacs arctiques contrastent avec la relative stabilité des 12 lacs des régions subarctiques du Québec étudiés par l'équipe du CEN. "Les variations que nous avons observées n'ont rien de comparables avec ce qui se passe dans les lacs de l'Arctique", observe Reinhard Pienitz. L'inertie dans la réponse biologique de ces lacs pourrait provenir du fait que le Nord du Québec est une péninsule surélevée bordée par de grands plans d'eau qui les préservent du réchauffement climatique, propose le chercheur. Ces mêmes particularités expliqueraient pourquoi le Nord du Québec a tardé à sortir de la dernière grande glaciation il y a 20 000 ans.
La situation des lacs du Québec subarctique pourrait cependant changer dramatiquement d'ici peu, poursuit-il. "Les travaux de mon collègue Michel Allard montrent que le pergélisol se réchauffe au Nord du Québec. J'estime que des changements majeurs risquent de survenir dans ces lacs prochainement." Reinhard Pienitz sera aux premières loges pour observer ces changements puisque lui et son équipe ont installé des sondes qui enregistrent, toutes les dix minutes, la température de l'eau à différentes profondeurs dans cinq lacs. Au cours de la prochaine décennie, les chercheurs se rendront sur le terrain une fois par an pour récolter les précieuses données qui permettront de suivre les tendances des variations climatiques.

En dépit de l'importance des perturbations observées par l'équipe internationale de recherche, le professeur Pienitz refuse de croire que les lacs de l'Arctique ont atteint un point de non-retour. "Ce serait pessimiste de penser ainsi. Les écosystèmes ont la capacité de répondre à des stress et de se rétablir. Dans le cas des lacs arctiques, ça pourrait toutefois être très long, même si les objectifs de réduction des gaz à effet de serre étaient atteints, parce que tout fonctionne au ralenti à ces latitudes."