Au fil des événements
 

3 mars 2005

   

Université Laval

Faut-il avoir peur de la médecine?

par Jean Hamann

Salles d'urgence bondées, attentes interminables, mauvais diagnostics, surmédication, complications post-opératoires, infections nosocomiales causées par un entretien ménager déficient, médicaments aux effets secondaires pires que le mal pour lequel on les prescrit, la liste des récriminations contre la médecine est aussi longue que la liste des patients en attente d'une chirurgie! Une étude récente menée au Canada a d'ailleurs révélé qu'un patient sur treize a été victime d'une erreur médicale en 2000, et qu'entre 9 000 et 23 000 personnes en sont mortes. De là à se demander s'il faut avoir peur de la médecine, il n'y a qu'un pas qu'ont franchi avec plaisir les polémistes organisateurs du dernier Bar des sciences de Québec, présenté le 16 février au café Loft.

"La pratique de la médecine comporte une part d'indétermination, et qui dit indétermination dit risque", a fait valoir, en levée de rideau, Hubert Marcoux, médecin et professeur à la Faculté de médecine. "Nous sommes sortis de l'époque de la médecine paternaliste pour entrer dans l'ère de la médecine à responsabilité partagée, poursuit-il. Par conséquent, il doit y avoir partage du risque et des responsabilités entre le patient et son médecin." S'il faut craindre la médecine, c'est lorsqu'elle se fait complice d'une société malade, avance le professeur Marcoux. "Il y a parfois un biais dans le jugement des médecins qui n'a rien à voir avec des questions de santé", déplore-t-il, citant au passage le cas des médicaments prescrits aux enfants pour soulager des parents trop pressés.

Anne-Marie Savard, étudiante au doctorat à la Faculté de droit et membre du Comité d'éthique de la recherche à l'Hôpital Laval et du Comité d'éthique clinique à l'Hôpital Robert-Giffard, estime qu'on assiste à un rééquilibrage de la responsabilité entre le patient et le médecin. "Grâce en partie au travail des comités d'éthique, on a remis des droits entre les mains des patients et ces droits servent de garde-fous contre d'éventuels abus. Aujourd'hui, on assiste peut-être même à un excès de droits dans la pratique quotidienne de la médecine."

Trop ou pas assez?
Thibaut Rackelboom, anesthésiste à l'Hôpital Cochin à Paris, rappelle qu'il faut distinguer les erreurs médicales des aléas thérapeutiques. "Tout traitement comporte un risque, mais les procédures de maîtrise du risque sont bien meilleures maintenant qu'elles ne l'étaient il y a vingt ans, juge-t-il. Le médecin possède plus de connaissances et il dispose d'un meilleur arsenal technologique. C'est grisant lorsque ça fonctionne, mais à cause de ce pouvoir, c'est parfois difficile pour un médecin de reconnaître ses limites et d'admettre ses échecs." Thibaut Rackelboom en appelle également à la prudence face aux compagnies pharmaceutiques qu'il décrit comme "des machines de guerre qui disposent de grands moyens et qui sont la principale source d'information des médecins débordés. Il faut s'en méfier même si ce sont des partenaires."

Le professeur de philosophie Luc Bégin prédit que le rapport de pouvoir entre le patient et le médecin pourrait radicalement changer au cours des prochaines années avec la prolifération des sites Internet consacrés aux maladies. "Il y a là un défi énorme pour les médecins. Ils doivent apprendre à composer avec des patients informés." La médecine à responsabilité partagée pourrait cependant conduire à un étrange paradoxe, souligne-t-il. "Elle exige plus de discussion, plus d'écoute et plus de temps de la part du médecin, ce qui signifie que ça va coûter plus cher. La médecine offre de plus en plus de possible, mais l'accessibilité ne va pas de pair. La peur de ne pouvoir être soigné existe elle aussi."

En effet, malgré tous les errements de la médecine, ce que les gens craignent par-dessus tout, ce n'est pas "trop de médecine", mais "pas assez de médecine", à un moment critique de leur vie, a souligné l'animateur de la soirée, le journaliste Yanick Villedieu de Radio-Canada. Cette crainte est partagée par Hubert Marcoux, qui s'inquiète surtout du sort que le système de santé réserve à certaines catégories de patients, notamment les personnes âgées, les personnes atteintes de problèmes de santé mentale et les toxicomanes. "On assiste présentement à une exclusion arbitraire de certains malades qui se fait sur la base de critères économiques, déplore-t-il. On manque de clairvoyance et de prudence."