Au fil des événements
 

3 mars 2005

   

Université Laval

Les fruits amers de la violence verbale

La Coalition contre la discrimination s'inquiète des retombées de certains propos haineux véhiculés par la radio dite "de confrontation"

par Pascale Guéricolas

Mise en place récemment, la Coalition contre la discrimination, un regroupement de citoyens et d'associations destiné à combattre toutes les formes de préjugés, les propos et les gestes haineux envers les groupes minoritaires, bénéficie d'appuis dans la communauté universitaire. L'Association des étudiants burundais de l'Université Laval en fait partie, et la linguiste Diane Vincent se voit souvent invitée par la coalition comme analyste. Cette anthropologue de formation a ainsi participé fin février à un débat public sur la discrimination auquel prenaient part également la Ligue des droits et libertés ainsi que GRIS-Québec, une association qui cherche à changer les perceptions de l'homosexualité.

Directrice du livre collectif Fréquences limites paru cet automne aux éditions Nota bene, la professeure de linguistique s'intéresse depuis plusieurs années à la radio de confrontation à Québec. Les analyses qu'elle mène avec ses étudiants sur les propos tenus par certains animateurs radiophoniques l'a amenée à s'interroger sérieusement sur la signification de la liberté d'expression, alors que la station CHOI-FM s'est approprié cette expression pour éviter sa fermeture par le CRTC. "La liberté d'expression émerge dans un contexte où la société refuse de catégoriser et de hiérarchiser des groupes d'individus, et où l'on donne la parole à ceux qui se sentent blessés et écorchés, explique Diane Vincent. La liberté d'expression, ce n'est pas le droit de dire n'importe quoi."

Abondant dans le même sens, la porte-parole de La ligue des droits et libertés, membre de la Coalition contre la discrimination, constate que les propos haineux ou discriminatoires d'animateurs radiophoniques de CHOI FM ont des effets directs sur la propension de certains citoyens à recourir à la discrimination. "Les médias doivent faire très attention à la façon dont ils présentent certains faits ou aux opinions présentées comme des vérités, précise Nancy Gagnon, car on observe un climat de peur à Québec autour d'événements comme ceux du 11 septembre 2001 ou l'affaire de la prostitution juvénile." Ce que confirme Mirlande Demers, une citoyenne de Québec dont la peau noire et le handicap physique constituent à l'entendre des cibles de choix pour les pro-X de CHOI-FM. "Les appels à la haine des animateurs ressemblent à des clous qu'on entre dans la peau des gens", fait-elle valoir.

La linguiste Diane Vincent s'intéresse justement à l'impact des propos tenus sur les radios de confrontation, un modèle qui, souligne-t-elle, existe aussi aux États-Unis et en Angleterre. Pour ce faire, la professeure travaille avec ses étudiants sur près de 250 courriels reçus par des personnalités publiques de la région prises pour cibles par les auditeurs de deux stations radiophoniques, CHOI-FM ET CKNU. Le résultat de ces recherches sera diffusé lors d'un colloque sur la violence verbale tenu en France en avril. "Je m'intéresse à la façon dont les discours radiophoniques sont repris dans les relations interpersonnelles, précise la chercheuse. On analyse les dispositifs, qu'il s'agisse des insultes, mais aussi des actes de langage comme les accusations, les vérités et les faussetés, puis le ton des courriels et les figures de rhétorique utilisées." Ces différentes analyses devrait permettre à Diane Vincent de publier d'ici un an un traité sur la violence verbale qui ne se limitera pas à la radio, tant ce mode de relation semble toucher de nombreux secteurs de la société. Après tout, comme le rappelle Diane Vincent, "la violence engendre la violence."