Au fil des événements
 

10 février 2005

   

Université Laval

Un mal nécessaire

Signe des temps? On organise maintenant des débats sur la pertinence du recours à la grève

par Pascale Guéricolas

Qu'on la considère comme un moyen de pression indispensable, une mesure réservée aux cas extrêmes ou une façon de faire avancer la législation, la grève demeure un outil indispensable pour les employés soucieux de faire valoir leurs droits, ont reconnu les participants au débat de la série "Participe présent" qui a eu lieu lundi au Musée de la civilisation. Cette table ronde publique entre Roger Valois, vice-président de la CSN, Alain Dubuc, chroniqueur des quotidiens Le Soleil et La Presse, Lorraine Pagé, ex- présidente de la Centrale d'enseignement du Québec (CEQ), et Simon Bégin, président du Comité jeunesse du Parti libéral du Québec et étudiant à l'Université Laval, portait sur la pertinence aujourd'hui du recours à la grève alors que les syndiqués de la SAQ vont peut-être reprendre le travail après deux mois passés sur le trottoir.

D'entrée de jeu, le syndicaliste André Valois, fort d'une longue expérience en matière de conflits de travail, a reconnu que les travailleurs ne recouraient pas de gaieté de cur à la grève. "Les employés d'hôpitaux ne se transforment pas en sanguinaires quand ils décident de faire la grève", a­t-il rappelé en indiquant que ces travailleurs respectaient les services essentiels. Du même souffle, le vice-président à la CSN remarque que l'arrêt de travail constitue souvent le seul moyen pour débloquer des situations. Une affirmation qui laisse de glace Simon Bégin. Cet étudiant en droit à l'Université Laval plaide pour des rapports plus personnalisés et responsables entre employeur et employés, afin que ces derniers puissent négocier directement leur contrat sans les lourdeurs syndicales. "La grève devrait rester un moyen extrême, il faut avant tout moderniser les relations de travail", soutient-il.

Moins de jours de débrayage
A contrario, l'ancienne présidente de la CEQ observe de son côté qu'il faut parfois faire la grève pour sortir de l'impasse lorsque les employés ont déjà manifesté, protesté par lettres ou pétitions, organisé des conférences de presse, ralenti le travail, tout cela en vain. Par contre, elle remarque que le Québec y recourt moins depuis quelques années. "En 1980, on comptait plus de 4 millions de jours de grève, contre seulement 409 000 jours de travail perdus en 2001, précise Lorraine Pagé. Cela montre qu'en période de récession les travailleurs sont moins portés à l'affrontement, et que l'accusation du recours abusif à la grève faite souvent aux syndicalistes est vraiment une vue de l'esprit." À l'entendre, une grève a toutefois moins de chance de réussir lorsque les employés concernés ne parviennent pas à convaincre le public de l'importance de leurs revendications comme, par exemple, dans le cas du conflit à la SAQ. "C'était une grève stupide, lance Alain Dubuc, car il s'agissait d'un rapport de force politique et non économique."

Tout en reconnaissant l'utilité de la grève pour corriger les injustices flagrantes dans le secteur privé, Alain Dubuc considère que trop souvent les syndicats interviennent dans le débat politique comme des intervenants à part entière et se prononcent sur des enjeux qui dépassent largement les questions liées aux conditions de travail et donc leur champ de compétence. Une opinion qui fait bondir André Valois. "Même si on ne s'occupe pas de politique, la politique s'occupe de nous", lance ce dernier. "Il est tout à fait normal qu'on fasse partie du débat alors que le Conseil du patronat ne se gêne pas pour se prononcer contre l'équité salariale, contre la conciliation travail-famille et contre les normes environnementales", de renchérir Lorraine Pagé.