Au fil des événements
 

10 février 2005

   

Université Laval

Les femmes d'abord

Le groupe féministe Salvya s'oppose à la mixité dans certains organismes gouvernementaux

par Renée Larochelle

Il est tout à fait irréaliste de penser que l'égalité entre les hommes et les femmes peut s'établir par un consensus entre les deux sexes. Dirait-on aux syndicats de s'associer aux dirigeants d'entreprise pour régler un conflit de travail? Pourquoi cette association jugée incongrue pour une entreprise serait-elle valable pour les femmes et les hommes? Face à la volonté manifestée par le Conseil du statut de la femme d'instaurer un "conseil de l'égalité" composé d'hommes et de femmes pour promouvoir un nouveau contrat social, quatre jeunes féministes de l'Université Laval faisant partie du groupe Salvya - mot latin qui signifie sauge, une plante reconnue notamment pour soigner les pertes de mémoire - ont décidé de réagir. Dans le mémoire qu'il a présenté récemment à la Commission parlementaire sur l'avis du CSF, le groupe s'oppose à toute ingérence masculine dans des organismes essentiellement féminins comme le Conseil du statut de la femme et le Secrétariat à la condition féminine.

"Au point où nous en sommes dans notre quête d'égalité au Québec, il faut plus que jamais s'intéresser prioritairement aux jeunes femmes et les regrouper sur une base non mixte", explique la porte-parole du groupe, Isabelle Boily, professionnelle de recherche à la Chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes. Les étudiantes au doctorat Hélène Charron (sociologie) et Laurence Fortin-Pellerin (psychologie), ainsi que Catherine Charron, étudiante au baccalauréat en histoire, complètent le groupe. "Cela n'empêche nullement que les jeunes femmes puissent vivre, travailler, discuter et s'associer avec les hommes pour toutes sortes de projets particuliers, poursuit Isabelle Boily, mais elles doivent d'abord connaître ce qu'est la pensée féministe et les avantages des groupes non mixtes, comme de pouvoir s'exprimer en toute liberté sur les discriminations qui touchent les femmes et de prendre conscience de leur situation commune."

Et la condition masculine?
Selon Isabelle Boily, on assiste actuellement à la montée d'un discours masculiniste visant à faire croire que les hommes sont discriminés de façon systémique. C'est ainsi qu'au nom de la condition masculine, des hommes nient les inégalités dont sont victimes les femmes, insistant plutôt sur les inégalités dont seraient victimes les hommes. "Le dialogue est impossible avec un dominant qui ne veut pas remettre en question les schémas de la domination qui sont au coeur de son identité, explique Isabelle Boily. Cela dit, les hommes conscientisés aux rapports inégalitaires entre les sexes s'impliquent déjà aux côtés des féministes tout en ne cherchant pas à imposer leur vision de ce que devrait être l'égalité. Des groupes d'hommes proféministes s'opposent d'ailleurs à la transformation du mandat du Conseil du statut de la femme."

Interrogées sur la pertinence du féminisme dans une société où la femme semble pourtant sur un pied d'égalité avec l'homme, les quatre du groupe Salvya n'ont pas peur de dire qu'au contraire, l'égalité est loin d'être réalisée au Québec. Dans toutes les sphères du pouvoir social - notamment en politique, dans le milieu des affaires et chez les universitaires - les femmes se retrouvent au bas de l'échelle. De même, la conciliation travail-famille continue d'être une affaire de femmes, qui sont plus nombreuses à envisager le travail à temps partiel sans compensation, et même l'arrêt de travail, perdant du même coup leur autonomie financière. La violence faite aux femmes, la publicité sexiste et la pornographie constituent d'autres aspects où la femme écope plus souvent qu'à son tour.

Que dire du taux de suicide alarmant chez les jeunes hommes québécois et du décrochage scolaire élevé des garçons? Ces cas n'illustrent-ils pas le fait que les hommes perdent pied dans une société qu'on dit davantage réceptive aux valeurs féminines? "La tendance récente d'imputer la responsabilité des problèmes des garçons à leur sexe est une stratégie pour délégitimer la lutte des femmes, souligne Isabelle Boily. Par exemple, on oublie de dire que le tiers des adolescents et des jeunes adultes qui se suicident sont homosexuels, ce qui est un tout autre problème. En fait, la détresse psychologique est aussi élevée chez les filles, mais elles réussissent moins souvent leur suicide que les garçons."