Au fil des événements
 

3 février 2005

   

Université Laval

Toute la détresse du monde

Réjean Thomas remet nos petits bobos nationaux en perspective

par Renée Larochelle

"Lorsqu'on est malade au Québec, on a automatiquement accès aux soins de santé. Quand j'entends des gens se plaindre d'avoir attendu quatre heures à l'urgence pour voir un médecin, je me dis qu'ils exagèrent un peu. Ils ont au moins la chance de se faire soigner, ce qui n'est pas le cas de tout le monde sur la planète." Invité à donner un aperçu des différents projets internationaux menés récemment par Médecins du monde Canada, organisme dont il est le président fondateur, Réjean Thomas aura encore une fois tenu des propos à la fois dérangeants et stimulants face à la centaine d'étudiants et d'étudiants venus l'entendre au pavillon Ferdinand-Vandry, en cette glaciale soirée du 27 janvier. "Dans les hôpitaux, à Haïti, le malade qui a besoin d'un pansement ou d'un simple médicament doit payer rubis sur l'ongle pour l'obtenir, a t-il rappelé. S'il n'a pas d'argent, c'est tant pis. La situation est encore pire pour ceux qui n'ont pas de famille."

Reconnu pour son engagement auprès des personnes atteintes du sida, ce diplômé en médecine de l'Université Laval transporte sa trousse quelques mois par année dans les pays du monde où sévit le terrible mal, décimant des populations entières. Qu'il débarque en Afrique ou en Asie, il est toujours surpris de voir comment le sida demeure une maladie honteuse et, dans certains pays, l'incarnation même du mal. "Pour les Africains, le sida est une maladie américaine. Pour les Américains, le sida est une maladie africaine. Le tabou est aussi important ici que là-bas."
"On peut guérir 300 ou 400 personnes dans un village qui feront à leur tour la promotion des traitements dans leur communauté, de poursuivre le docteur Thomas. Certes, ce sont des gouttes d'eau dans l'océan. Cependant, chaque effort compte parce que chaque vie compte. Mais avouons que le défi est de taille: au Malawi, il n'est pas rare que, dans un hôpital, 75 % des gens hospitalisés soient atteints d'une maladie reliée au sida. Quand les écoles, les champs, les entreprises sont vides parce que les enfants, les enseignants, les agriculteurs et les fonctionnaires se meurent, c'est toute une société qui s'effondre."


"Pour les Africains, le sida est une maladie américaine. Pour les Américains, le sida est une maladie africaine. Le tabou est aussi important ici que là-bas."


Médecins de famille demandés
Si porter secours au populations les plus vulnérables partout dans le monde est la mission première de Médecins du monde Canada, Réjean Thomas indique que le fardeau est parfois lourd à porter en regard de toute la détresse humaine. "En Afghanistan, des journalistes nous ont demandé d'expliquer pourquoi nous venions soigner les gens après leur avoir lancé des bombes. Au Viet-Nam, nous avons entendu les hurlements déchirants des toxicomanes qu'on laissait se désintoxiquer à froid tout seuls dans leur lit d'hôpital, sans aucun sevrage. Ailleurs, les hôpitaux manquent tellement de moyens que des blessures pourtant faciles à soigner dégénèrent en infections. C'est un vrai gâchis."

Selon Réjean Thomas, des médecins d'expérience perdent complètement les pédales lorsqu'ils sont confrontés à des situations critiques comme les inondations aux Gonaïves, pour ne citer que cet exemple. "C'est trop dur pour eux et ils ne sont pas préparés à cela. À Médecins du monde Canada, nous cherchons de bons médecins de famille qui peuvent conjuguer avec le manque de ressources. En fait, c'est la capacité d'adaptation qui compte. On s'habitue vite au luxe mais on peut aussi s'habituer à la pauvreté."