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3 février 2005

   

Université Laval

Rien ne va plus

Les dés sont souvent pipés dans les démos des cybersites de gambling

par Jean Hamann

Histoire de faire tester le produit, les propriétaires de casinos virtuels racolent leurs clients à l'entrée de leur site en les invitant à jouer gratuitement quelques parties pour le plaisir. Rien de plus normal. Le problème, selon des chercheurs de l'École de psychologie qui ont exploré ces casinos, est que les démos que proposent beaucoup de ces sites laissent miroiter des gains qui ne se concrétisent pas lorsque de l'argent véritable est sur la table virtuelle.

Pour les besoins de la science, Serge Sévigny, Martin Cloutier, Marie-France Pelletier et Robert Ladouceur ont visité 117 casinos virtuels où ils ont joué, en mode démo, 100 parties de machines gobe-sous. Dans 45 de ces casinos (39 % du total), le taux de retour était clairement supérieur à 100 % pendant la phase d'essai. Pour vérifier si la chance allait éventuellement leur faire défaut, les chercheurs ont joué 400 autres parties de pratique dans ces établissements particulièrement généreux. Même après 500 parties, près de la moitié de ces 45 casinos, soit 18 % du total, leur donnaient encore un retour positif sur leurs mises.

Les chercheurs ont choisi cinq sites au hasard parmi ces 45 casinos. Pendant la phase démo, le retour sur la mise dans ces cinq établissements avait varié entre 110 % et 520 %. Invitant non? Comme le font sans doute spontanément bon nombre de joueurs qui croient que la chance est "de leur bord", les chercheurs sont entrés dans chacun de ces cinq casinos virtuels, ils ont ouvert un compte dans lequel ils ont versé 100 $, et ils ont joué.

Au terme de plus de 100 parties, le taux de retour sur la mise s'était sérieusement dégonflé dans quatre de ces casinos; il ne se situait plus qu'entre 49 % et 84 %. Dans le cinquième, le gain a été de 14 $, mais surprise!, le casino a refusé de payer prétextant qu'un nombre insuffisant de parties avaient été jouées. "Nous sommes retournés dans ce site pour jouer l'argent qui nous restait et nous avons tout perdu, raconte Serge Sévigny. Un autre casino a refusé de nous retourner la somme qui restait dans notre compte." Bref, leur périple dans les casinos virtuels s'est soldé par une perte sèche.


Les casinos virtuels risquent de causer plus de problèmes de jeu que les vrais casinos. On peut y jouer dans l'intimité de son foyer, 24 heures sur 24, et il n'y a aucune pression sociale pour inciter à arrêter.

Pour vérifier si la malchance pouvait expliquer ce revirement de situation, les chercheurs sont retournés jouer, en mode démo, dans chacun de ces cinq casinos. Le taux de retour sur leur mise est remonté à des niveaux allant de 114 % à 238 %, rapportent-ils dans le dernier numéro de la revue scientifique Computers in Human Behavior. Pourtant, plusieurs de ces sites proclament que la démo a les mêmes caractéristiques que le véritable jeu, souligne le chercheur. "Il faut être très prudent avec les casinos virtuels, poursuit-il. Le taux de retour pendant les vraies parties est souvent plus bas que pendant la démo et rien ne garantit que vous recevrez de l'argent si jamais vous gagnez."

Illégal
Le chiffre d'affaires des casinos virtuels est estimé à quelques milliards de dollars par année. Les femmes, qui ne constituent que 5 % de la clientèle des véritables casinos, formeraient 40 % des habitués de ces sites. Au Québec, en 2002, environ 14 000 adultes ont pris part à cette forme de jeu. "Les casinos virtuels risquent de causer plus de problèmes de jeu que les vrais casinos, croit Serge Sévigny. Les gens peuvent y jouer dans l'intimité de leur foyer, 24 heures sur 24, et il n'y a aucune pression sociale pour les inciter à arrêter. Tu peux perdre de l'argent très vite à ce jeu. Ça commence pour le plaisir et on ne sait pas comment ça peut finir."

En plus, a constaté le chercheur, au cours de la partie, les joueurs reçoivent continuellement des messages qui entretiennent les pensées erronées par rapport au jeu, du genre "plus on joue, plus on s'améliore". "À chaud, même des personnes rationnelles peuvent oublier ce qu'elles savent sur leurs chances réelles de gagner", analyse-t-il.

Au Canada, comme dans plusieurs autres pays, il est illégal d'établir un casino virtuel et tout aussi illégal d'y jouer. Comme l'activité des cybercasinos étrangers est difficile à réglementer, Serge Sévigny propose de leur couper les vivres à la source. "Dans un monde idéal, les compagnies de crédit pourraient s'entendre pour interdire le recours à leurs cartes dans ces sites. Il faudrait toutefois qu'il y ait consensus entre toutes ces compagnies pour que cette approche soit efficace."