Au fil des événements
 

3 février 2005

   

Université Laval

Où va George W?

Le second mandat du président américain vu par le politologue Charles-Philippe David

par Pascale Guéricolas

George W. Bush va sans doute se concentrer davantage sur la politique intérieure dans les années à venir, la situation actuelle en Irak ne l'incitant pas à prendre d'autres États pour cible. On devrait donc entendre prochainement parler de réforme de la sécurité sociale, des questions de santé, de l'immigration illégale ou des impôts et un peu moins d'Al-Quaïda et de l'Axe du mal.

C'est ce qu'a déclaré le politologue Charles-Philippe David, invité, le 26 janvier, par la Chaire du recherche du Canada en sécurité internationale de l'Université Laval à venir donner sa vision de ce que sera le second mandat du président américain. Titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand sur les études stratégiques et diplomatiques à l'UQAM, Charles-Philippe David se refuse à jouer les devins et se méfie comme la peste des explications simplistes. Mais il connaît la politique étrangère américaine comme le fond de sa poche. Une politique comparable selon lui à une pieuvre en raison des nombreuses administrations la composant, et qui a pris un tournant quasiment révolutionnaire depuis les événements du 11 septembre 2001. "L'équation "États voyous plus terrorisme égale danger pour la sécurité des Etats-Unis" a une portée à long terme pour les États-Uniens, a expliqué le conférencier. Pour la première fois, la lutte contre le terrorisme prend la forme d'une véritable guerre donnant la légitimité à ce pays pour envahir l'Irak."

Un blocage bureaucratique
Bien décidée à en découdre avec les gouvernements favorables aux terroristes, l'administration Bush privilégie en effet le conflit classique centré sur un État alors que justement les terroristes se moquent des frontières. Pourquoi un tel choix? "Je pense que la politique étrangère américaine souffre de manque d'imagination et que ses acteurs se démarquent peu du modèle de la guerre froide qui a longtemps défini leur manière de voir le monde, remarque Charles-Philippe David. Il s'agit en fait d'un blocage bureaucratique." À ses yeux, le fait d'envahir l'Irak constitue un cas classique de faillite décisionnelle, ou encore une auto-intoxication des décideurs par une idéologie bien précise, celle des néo-conservateurs. Profitant du traumatisme provoqué par la chute des deux tours du World Trade Center, ces derniers ont réussi à convaincre les membres influents de la Maison-Blanche de la justesse de leurs vues et à prendre le contrôle du Pentagone pour amener le président à envahir l'Irak.

"Ils ont kidnappé le processus de décision", déplore Charles-Philippe David, qui ne comprend pas comment la conseillère personnelle de George W. Bush, Condoleezza Rice, a pu délaisser son rôle d'arbitre pour se rallier aux néo-conservateurs. L'engagement américain en Irak s'explique donc selon lui en grande partie par l'influence prédominante au sein de la Maison-Blanche d'une idéologie visant à asseoir de façon agressive la domination des États-Unis sur le monde, sans égard pour les organisations internationales. Il ne croit pas, par contre, à une guerre faite au nom du pétrole, les États-Uniens ayant déjà accès à cette ressource en Irak, pas plus d'ailleurs qu'à une victoire des militaristes puisque nombre de ceux-ci, pressentant le bourbier actuel, déconseillaient au président de s'engager dans ce type de conflit.

Partageant en grande partie l'analyse de son collègue sur de l'Irak, Louis Balthazar, autre participant à la rencontre, pense que l'avenir pourrait s'annoncer moins belliqueux comme le laisse présager le dernier discours devant le Sénat de la secrétaire d'État Condoleezza Rice. "Pour la première fois, note-t-il, un membre de l'administration Bush a dit "Il faut écouter nos partenaires" et "C'est le temps de la diplomatie". Bien sûr, cela peut ressembler à de belles paroles, mais cela reste un changement important quand même." Selon ce spécialiste des États-Unis, George W. Bush pourrait donc se concentrer davantage, au cours de son second mandat, sur la situation intérieure, et donc s'attaquer à des dossiers comme la baisse des taxes, l'exploration pétrolière dans le sanctuaire de l'Alaska ou encore le renversement du jugement de 1973 sur l'avortement. Bref, autant de prises de position plutôt inquiétantes pour les partisans d'une politique plus sociale.