Au fil des événements
 

27 janvier 2005

   

Université Laval

Auschwitz: pourquoi?


Soixante ans plus tard, les camps de la mort nazis nous interpellent plus que jamais

par Yvon Larose

Une quarantaine de chefs d'État et de gouvernement se retrouvent aujourd'hui, 27 janvier, à Auschwitz, en Pologne, pour commémorer le 60e anniversaire de la libération, par l'armée soviétique le 27 janvier 1945, du plus important camp d'extermination de masse nazi. De 1940 à 1945, on estime qu'au moins 1,1 million de personnes ont perdu la vie au complexe d'Auschwitz-Birkenau, dont près d'un million de juifs qui ont été assassinés dans des chambres à gaz entre 1942 et 1944. Au total, les camps de la mort nazis (Treblinka, Mauthausen, Dachau, etc.) ont fait disparaître plus de cinq millions de juifs européens.

Pour Thomas De Koninck, professeur de philosophie à l'Université Laval et auteur de De la dignité humaine, un essai de philosophie morale paru en 2002 aux Presses universitaires de France, la cérémonie internationale, à laquelle assistent quelque 10 000 personnes, a une valeur particulièrement symbolique. "C'est encourageant de voir que le monde n'a pas oublié, dit-il. Je crois que les gens se rendent compte que l'humanité a honte de ce qui s'est passé dans les camps de la mort. Car ce sont quand même des humains qui ont fait ça." Selon Talbot Imlay, professeur au Département d'histoire et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, la présence d'un grand nombre de dignitaires prouve que l'Holocauste est devenu un symbole de tout le Mal, de toutes les atrocités et de tous les crimes commis par des gouvernements contre des peuples au cours du 20e siècle.

La barbarie est parmi nous
Auschwitz nous replace au cur de la barbarie. Aux dires de Thomas De Koninck, ce lieu maudit, symbole de la terreur et du génocide, nous rappelle aussi que la barbarie est toujours parmi nous, comme l'ont démontré les tragédies humanitaires récentes du Darfour, du Kosovo et du Rwanda. "Et tout ça au nom d'idéologies, poursuit-il. Dans L'archipel du goulag, Alexandre Soljenitsyne écrit que des millions d'individus sont morts au 20e siècle au nom des idéologies." Le nazisme, souligne-t-il, présentait certains humains comme les seuls modèles de l'humanité. Dans cette perspective, les juifs étaient considérés comme des non-hommes.

Thomas De Koninck croit que "l'inhumanité inimaginable" qui avait cours dans les camps de la mort nazis ne pouvait qu'être l'uvre de gens dénués de toute capacité d'aimer, d'humanité au sens positif du terme. "On retrouve la règle d'or du "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse" dans toutes les sagesses d'Orient et d'Occident, explique-t-il. Or les bourreaux des camps ne se reconnaissaient pas dans les autres. Ils avaient perdu tout sens de l'humain." Selon lui, Auschwitz et les autres usines d'extermination ont violé la règle d'or. "C'est très grave, dit-il. Vous éliminez toute l'éthique et, au fond, l'humanité en tant que telle."

La décision de tuer tous les juifs dans la sphère d'influence allemande aurait probablement été prise au début de l'automne 1941. Elle était, selon Talbot Imlay, le résultat d'un processus d'évolution et de radicalisation de la politique raciale du régime nazi. "Les dirigeants du régime, inspirés par une vision du monde basée sur le principe d'une lutte des races, ont identifié les juifs comme l'ennemi racial le plus immédiat, explique-t-il. Par conséquent, ils étaient déterminés à les éliminer de la sphère allemande. Ce qui a changé avec le temps ce n'est pas le but, mais plutôt les moyens envisagés pour atteindre cet objectif qu'était le génocide. La guerre a fortement contribué à l'adoption de la Solution finale."

La haine que ressentait Adolf Hitler pour les juifs et le plan d'extermination organisée et systématique qui fut mis en uvre trahissaient, de toute évidence, une démence pure. "Il y a là quelque chose de mystérieux, souligne Thomas De Koninck. C'est tellement au-delà de tout ce qu'on peut se représenter. Il y a eu des barbares dans l'Histoire. Mais à ce degré et avec cette espèce d'auto-justification que donne l'idéologie Cela montre que les idées, en particulier celles que l'on se fait de l'humain, ont une grande force."

Des leçons
Talbot Imlay croit que l'Holocauste nous enseigne plusieurs leçons. Il y a notamment la nécessité de se méfier des utopies, "ces immenses projets qui visent à restructurer complètement la société". Il y aussi la nécessité d'avoir un état de droit qui peut limiter les pouvoirs des gouvernements et protéger les droits des minorités. Mentionnons aussi les dangers du racisme et des autres formes d'exclusion.

Thomas De Koninck rappelle que la possibilité de faire le mal est inscrite en chacun de nous. "C'est le problème de la liberté, indique-t-il. On peut faire du mal comme on peut faire du bien. On voit à quel degré. Les anciens Grecs disaient que l'humain peut être le meilleur des animaux, mais aussi le pire." Ce dernier met en garde contre le mépris. "Quand on commence à mépriser l'humain, à le banaliser, comme on le fait beaucoup de nos jours, on s'engage sur une pente dangereuse."

Quelles sont les possibilités d'un autre Holocauste? "Cela dépend beaucoup de la façon dont on définit le génocide, répond Talbot Imlay. Des atrocités à grande échelle motivées par une logique raciale ou ethnique sont toujours possibles: pensons à ce qui se passe actuellement au Darfour. Rien de comparable ne s'est produit dans un pays occidental démocratique et développé depuis la Seconde Guerre mondiale. Cela, je crois, nous permet d'avoir une relative confiance en l'avenir. Gardons toutefois à l'esprit qu'un Européen aurait peut-être dit la même chose, au début des années 1930..."