Au fil des événements
 

20 janvier 2005

   

Université Laval

Le sentier lumineux

Pour Zbigniew Jarnuszkiewicz, le chemin le plus difficile est le plus beau car il conduit à la victoire sur sa propre faiblesse

par Jean Hamann

6 janvier. Dans une salle d'entraînement du PEPS remplie de gens qui se sont juré que, cette année, ils allaient faire de l'exercice régulièrement, un homme, qui a quatre fois l'âge des jeunes qui l'entourent, mouline péniblement sur un vélo stationnaire. La grâce a quitté le corps de Zbigniew Jarnuszkiewicz, mais, dans son regard qui fixe un point distant - peut-être le sommet d'une montagne imaginaire qu'il s'apprête à gravir - on devine que la détermination, elle, l'habite toujours.

Sur cette bicyclette stationnaire, le vieil homme poursuit une quête entreprise il y a très longtemps, une quête qui, même si elle emprunte de nouveaux chemins à mesure que ses forces déclinent, tend toujours vers le même but.

 

photo Marc Robitaille


Autrefois, c'était en pratiquant la course à pied, le ski de fond, la natation et même la boxe qu'il pourchassait ce rêve; aujourd'hui, à 86 ans, c'est en luttant sereinement pour conserver l'usage de ses jambes.

Il y a un an, ce professeur retraité de l'École d'architecture a chuté sur un trottoir glacé, ce qui l'a contraint à l'inactivité pendant deux semaines. Recommencer à marcher après coup a été une épreuve pénible. À sa demande, la kinésiologue Hélène Bouffard - qu'il a surnommée "mon ange gardien" - lui a préparé un programme d'exercices destiné à maintenir sa capacité de marcher. Trois fois par semaine, il se rend au PEPS pour effectuer rigoureusement ces exercices sous sa supervision.

Pour se rendre à ces séances, celui qui est probablement le plus âgé des membres du PEPS accomplit un trajet qui, en soi, est un exploit physique. D'abord, il conduit lui-même son auto depuis sa maison de Sillery, où il vit de façon autonome, jusqu'au PEPS. Il se stationne volontairement au deuxième sous-sol et, de là, gravit, aidé de sa canne, les 36 marches qui le conduisent au niveau des vestiaires. Il descend ensuite les 48 marches qui mènent aux salles d'entraînement. Une fois la séance terminée, il refait le trajet en sens inverse.

"Ça fait partie de mon entraînement et ça me donne presque la même satisfaction que celle que je ressentais à la fin d'une course de 10 kilomètres, dit-il. Parfois, des employés du PEPS me proposent de prendre l'ascenseur. Je refuse toujours. Je ne suis pas un invalide. Je suis un homme qui fait quelque chose avec difficulté. Mais c'est bien que ce soit difficile. Ça me donne le plaisir d'exister en être libre et autonome."

L'Animal
Ce ne sont pas les difficultés qui ont manqué durant la jeunesse de cet homme. À chaque occasion, l'effort physique s'est imposé comme réponse. Né en Pologne en 1917 pendant la Première Guerre mondiale, il quitte son pays pendant la deuxième grande guerre et devient officier de la Première Division polonaise en France. Il est fait prisonnier et il passera quatre ans dans des prisons de guerre allemandes.

Dans ces camps où s'entassent jusqu'à 4 000 prisonniers, le combat pour demeurer sain de corps et d'esprit s'engage. D'abord, il obtient de ses gardiens l'autorisation de courir autour du baraquement. Bientôt, d'autres prisonniers l'imitent, si bien que des compétitions s'organisent; un championnat, qu'il remporte, couronne ses efforts. Plus tard, un réservoir d'eau servant en cas d'incendie devient une piscine où ses geôliers l'autorisent à faire des longueurs. D'autres prisonniers l'initient à la boxe, où sa grande résistance physique, qui lui permet d'épuiser successivement trois ou quatre partenaires d'entraînement, lui vaut le surnom de "l'Animal".

Après la guerre, il se rend en Angleterre où il étudie l'architecture. Il entreprend ensuite une carrière d'architecte à Londres où il participe à l'effort de reconstruction dans le secteur de l'habitation sociale. Un jour, à l'heure du lunch, il observe un tronc d'arbre à la dérive sur la Tamise et le parallèle avec sa propre vie le bouleverse. Il a 37 ans et il décide de tout quitter pour émigrer à Montréal. "Je ne savais même pas qu'on y parlait français", confesse-t-il maintenant.

En 1960, l'École d'architecture de l'Université Laval ouvre ses portes et il y devient le premier professeur de composition architecturale. Il y restera jusqu'à sa retraite en 1989. En marge de sa carrière universitaire, il oeuvre comme architecte dans une firme privée de Québec où il conçoit et dessine, entre autres, les pavillons Pouliot, Vachon et Lacerte, de même que la maison Michel-Sarrazin, une résidence pour les malades en phase terminale.

La fierté dans l'effort
Pendant la presque totalité de sa carrière universitaire, le professeur Jarnuszkiewicz parcourait chaque jour 10 km à la course. Une routine qui faisait partie de sa vie quotidienne, comme se brosser les dents, dit-il. Pourquoi courir? "Parce que c'était plus difficile que marcher, répond-il simplement. J'aime les choses qui présentent des difficultés."

Cette philosophie de vie a imprégné l'enseignement qu'il donnait à ses étudiants, en particulier pendant la deuxième partie de sa carrière qu'il a consacrée aux liens entre l'architecture et les personnes âgées. "La vieillesse n'est pas une maladie, insiste-t-il. Je suis vieux, mais je ne suis pas malade. L'architecte doit empêcher les barrières physiques pour les personnes âgées, mais il ne doit pas supprimer toutes les difficultés. En vieillissant, il est essentiel de continuer à bouger pour maintenir notre bien-être physique et mental. Les difficultés sont essentielles parce que les surmonter nous permet d'être fier de notre vieillesse. La vraie misère, c'est de perdre la fierté de soi-même."

Aujourd'hui, c'est à petite vitesse que Zbigniew Jarnuszkiewicz poursuit sa quête du difficile. Il pose d'ailleurs un regard très lucide sur ses performances physiques actuelles, et ce regard ne laisse aucune place à la nostalgie des années où son corps était une formidable machine. "Voir un jeune athlète courir avec élégance, c'est très beau sur le plan esthétique. Moi, lorsque je marche ou que je fais des exercices, ce que les autres voient, c'est un vieux avec une canne qui fait des exercices laborieusement. Je ne suis pas beau à voir, mais bouger m'apporte encore une très grande satisfaction. Je n'aspire plus à compétitionner avec les plus jeunes. J'aspire uniquement à la victoire sur ma propre faiblesse."