Au fil des événements
 

13 janvier 2005

   

Université Laval

Un récit tragique

Les jeunes connaissent bien l'histoire du Québec mais ils en gardent une vision figée

par Renée Larochelle

"Présentez ou racontez comme vous la percevez, la savez ou vous vous en souvenez, l'histoire du Québec depuis le début". C'est la question qu'a posée Jocelyn Létourneau, professeur au Département d'histoire, à 403 jeunes de la région de Québec, dans le contexte d'un cours d'histoire en classe. Résultat: loin d'être des ignorants en la matière, les jeunes ont fort bien tiré leur épingle du jeu. Les participants, dont 237 étaient à l'université, 62 au cégep et 104 en quatrième et cinquième secondaire, ont en effet proposé une vision cohérente et structurée du passé, dans le cadre de cette enquête qui a eu lieu entre 1998 et 2001. Si la culture historique des jeunes Québécois est loin d'être pauvre, le discours qu'ils tiennent sur l'histoire du Québec est assez réducteur et tient à un fil, celui d'un peuple conquis qui a dû lutter constamment pour sauvegarder sa langue et sa culture. À cet égard, la Conquête de 1759 est l'événement le plus fréquemment cité dans leurs récits. La Crise d'octobre de 1970 et les référendums de 1980 et 1995 figurent aussi en bonne place.

"Si on reconstitue le récit archétypal de l'histoire du Québec tel qu'il est formulé par une très grande majorité de jeunes, l'histoire se déroule en quatre temps, souligne Jocelyn Létourneau. Il y a l'âge d'or, c'est-à-dire le temps d'avant la Conquête, où se construisait un monde en français vivant de façon assez rudimentaire mais en paix. Vient ensuite le renversement de situation, après la Conquête, où commence l'interminable lutte des francophones contre l'assimilation anglophone, suivi de la renaissance, moment du Grand réveil collectif où les Québécois s'ouvrent au monde et entreprennent de se réapproprier leur destin. Enfin, le temps de l'hésitation - époque marquée par l'échec des deux référendums ­ initie une période d'incertitude et de recherche d'une voie de passage vers l'avenir."

Les sentiers battus de la tragédie
Face au récit unilatéral et peu nuancé qu'ont les jeunes de leur histoire, celle d'un peuple abandonné, reclus, se redressant mais toujours hésitant à s'accomplir, Jocelyn Létourneau refuse de pointer du doigt l'enseignement offert par le ministère de l'Éducation. "Les manuels d'histoire utilisés au secondaire ne présentent pas les francophones comme les malheureuses victimes des Anglais ou comme les dindons de la farce canadienne, pas plus que comme des porteurs de croix, soutient-t-il. Le contenu des manuels est dans son ensemble optimiste et débouche sur l'espoir." Selon l'historien, c'est plutôt du côté de l'enseignant, seul maître à bord de sa classe, et dont l'exposé a souvent préséance sur la matière du manuel, que se trouve la source du problème. Faute de détenir toutes les compétences voulues au chapitre des connaissances et oeuvrant dans un système où la pression vient à la fois de l'administration et des élèves, l'enseignant, au secondaire comme au collégial, trouverait dans les sentiers battus du récit de "la tragédie québécoise" une façon de ne pas trop s'écarter du système établi.

"Un message, fut-il savant, passe mieux s'il renforce ou confirme une vision déjà acquise des choses, explique Jocelyn Létourneau. Il est tout à fait raisonnable de penser que les conventions énonciatives formées par les couples Français/Anglais, Québec/Canada et nationalisme/fédéralisme constituent des bases crédibles et sécuritaires sur lesquelles élever une histoire cohérente, vraisemblable, prévue et désirée de l'aventure québécoise."

Comment permettre à l'élève de sortir du cercle vicieux imposé de cette histoire qui tourne en rond? S'il admet que la côte est plutôt difficile à remonter, Jocelyn Létourneau croit que le cours d'histoire du Canada-Québec offert en quatrième secondaire, si déterminant pour la consolidation d'une vision des choses, devrait être réorienté, de manière à ouvrir les élèves à une autre histoire. C'est donc dans la formation des maîtres qu'il faudrait investir. "De toute évidence, la génération montante vit une condition identitaire qui s'alimente mal aux récits fanés des prédécesseurs, conclut-il. C'est dans la mesure où la société québécoise reviendra sur son expérience passée pour la revoir à l'aune d'une nouvelle histoire que les jeunes pourront passer à un autre régime et que, sur cette base, il seront fiduciaires d'un avenir dégagé de certains empêtrements narratifs désuets."