Au fil des événements
 

6 janvier 2005

   

Université Laval

Dans l'antre de la Bête

Dracula, Ceausescu, même combat?

par Renée Larochelle

En Roumanie, l'un des deux sites historiques les plus visités par les touristes est la gigantesque Maison de la République qu'a fait construire le président Nicolae Ceausescu à Bucarest, dans les années 1980. Le second site se trouve à une centaine de kilomètres de là, en Transylvanie. Communément appelé "château de Dracula" (du roumain dracul, le dragon, ou drac, le diable), l'endroit aurait abrité le sanguinaire Vlad IV(1431-1476), prince dont le nom est passé à l'histoire en raison des terrible supplices qu'il infligeait à ses victimes. En fait, son plus grand coup aura été d'être identifié à un vampire. Et entre Dracula le vampire qui se délectait du sang de ses victimes et Ceausescu, président déchu de la Roumanie, considéré comme "une bête sanglante", la frontière est mince. Il n'est donc pas surprenant que plusieurs personnes aient associé symboliquement ces deux personnages, passés maître dans l'art de saigner leurs compatriotes, au propre comme au figuré.

C'est l'un des aspects que touche Constantin Dobrila dans sa thèse de doctorat intitulée "Entre Dracula et Ceausescu: les représentations exogènes et endogènes de la tyrannie chez les Roumains, du milieu du 16e siècle à la fin du 20e siècle". Sans mettre lui-même ces deux tristes sires dans le même sac, Constantin Dobrila montre cependant que cette libre association repose sur des facteurs bien précis. "L'un des principaux traits de l'image du vampire Ceausescu est son aversion envers la religion chrétienne et les lieux de culte, explique ce Roumain d'origine. On évoque également sa répugnance envers les croix et les cérémonies chrétiennes, combinée au fait qu'il ait détruit plusieurs églises et cimetières. La prolifération du sida chez les enfants, à la suite de transfusions sanguines non contrôlées, constitue un autre argument en faveur du caractère vampirique du régime Ceausescu." Enfin, le couple Ceausescu a été assassiné le jour de Noël; le 25 décembre 1989, la radio nationale annonçait en effet aux Roumains "la mort de l'Antéchrist". On raconte même que les corps se mouvaient encore légèrement quelques heures après l'exécution.

La grande noirceur
Selon Constantin Dobrila, le fait que Ceausescu figure au panthéon universel de la tyrannie, au même titre que Staline, Hitler, Amin Dada ou Pol Pot, ne relève pas du hasard. Violence meurtrière, développement d'un culte personnel, pouvoir à la sauce monarchique, avec rituel de couronnement et sceptre présidentiel: tous les éléments sont en place pour la construction de l'image de tyran qui colle à la peau de ce "fils de la nation" devenu dictateur. Plusieurs discours contemporains soulignent le caractère barbare de son gouvernement. En plus d'être accusé d'avoir affamé son peuple et d'avoir ruiné l'économie de son pays, Ceausecu est également pointé du doigt pour avoir pénétré dans l'espace privé, en contrôlant le nombre d'avortements par femme, par exemple. Enfin, la démolition de centaines de villages et le déracinement de milliers de paysans qui s'ensuivit ont contribué à promouvoir l'image d'un président tyran de premier ordre, non seulement auprès des Roumains lors de la révolution de1989, mais aussi dans tout le monde occidental.